INSTITUT Veolia Environnement

Rapport n°2 : Une approche intégrée de la contestabilité économique et sociale d'une entreprise

Les aspects informationnels des transactions portant sur les lots de ferraille

L'analyse des conditions informationnelles sous lesquelles se déroulent les échanges des lots de matières à recycler conduit à mettre à jour deux ensembles d'asymétrie informationnelle : la première du côté des offreurs (« les collecteurs ») et la seconde du côté de l'acheteur (« le recycleur »).

Les transactions qui prévalent sur le marché amont présentent en effet quatre caractéristiques essentielles. La première est l'absence de moyens technologiques permettant de mesurer objectivement la qualité des lots offerts par les collecteurs. L'acheteur se repose sur une évaluation visuelle imparfaite des lots. Il y a alors asymétrie d'information entre le collecteur et l'acheteur quant à la présence de déchets hétérogènes de basse qualité cachés dans le lot : cette présence au cœur des lots est une information privée du vendeur (collecteur). Ces « couches » peuvent être constituées de matières de qualité inférieures à la qualité apparente du lot et/ou de déchets anormaux.

Il faut ensuite compter avec la structure séquentielle de l'évaluation de la qualité d'un lot par l'acheteur. Le réceptionnaire du recycleur évalue d'abord visuellement la qualité du lot et, seulement ensuite, annonce la qualité correspondant au contenu du lot et le prix unitaire auquel le lot sera acheté.

Cette structure séquentielle n'est pas sans conséquence si l'on tient compte d'une troisième caractéristique : l'existence d'une asymétrie d'expertise en faveur de l'acheteur, cette fois, puisque ce dernier dispose d'une compétence particulière pour évaluer la qualité des pièces de ferraille constituant le lot en fonction des exigences de la demande sur le marché aval. L'acheteur dispose d'une capacité supérieure à mettre en équivalence une matière donnée avec son grade, c'est-à-dire la catégorie de qualité correspondante définie à partir de la proportion entre la fraction ferreuse et la fraction de déchet obtenue après recyclage.

Le quatrième trait retenu va dans le sens du maintien du différentiel d'expertise entre le recycleur et le collecteur(19) : il s'agit de la non-révélation par l'acheteur des caractéristiques pertinentes qui servent à classer un lot dans une catégorie de qualité utilisée par le recycleur. En d'autres termes, le recycleur ne met pas à disposition de l'ensemble des fournisseurs les connaissances qui permettraient à chacun d'entre eux de prédire la classification en catégories de qualité qu'opère l'acheteur. À la non-révélation des définitions de chaque catégorie de qualité en usage dans les transactions s'ajoute le maintien du collecteur dans l'incertitude sur la valeur unitaire de chaque classe de qualité. Concernant à la fois les définitions de chaque qualité et les prix unitaires correspondants, l'absence de transfert d'information a pour conséquence de préserver le statut d'information privée pour la table détaillée des relations entre grades et prix.

(19) Cette affirmation pourra être relativisée par la suite. Telle qu'exprimée ici, elle sert à souligner une observation : en dehors de la communication écrite des termes de l'échange (principalement : la classe de qualité retenue, le prix unitaire et le poids du lot) aucune explication n'est donnée au collecteur quant à la qualité du lot et les caractéristiques des matières qui motivent le jugement sur la qualité, sous-jacent au prix fixé.

Une information asymétrique sur le contenu du lot ...
Dans les transactions étudiées, la première asymétrie est celle à laquelle on associe généralement l'exemple célèbre du marché des voitures d'occasion (« Market for Lemons ») d'Akerlof (1970). Il s'agit d'une asymétrie d'information sur la qualité du bien proposé à l'échange. Dans le cas étudié par Akerlof, le vendeur sait parfaitement ce qu'il en est de la qualité de son bien mais l'acheteur ne dispose pas de moyens objectifs pour s'assurer de cette qualité. L'acheteur étant incapable de discerner la bonne de la mauvaise qualité, le vendeur doit aligner son prix pour de la bonne qualité sur celui de la mauvaise s'il veut réussir à vendre. Ce faisant il écarte les acheteurs qui auraient voulu de la bonne qualité et qui préfèrent renoncer plutôt que d'acheter de la mauvaise qualité. Les conséquences d'un échec potentiel de marché provoqué par cette asymétrie sont loin d'être négligeables tant pour le développement et le bon fonctionnement d'un marché de matières à recycler que pour les activités économiques situées en aval de ce marché.

S'agissant du recyclage, les enjeux de qualité porte notamment sur la possible présence de déchets anormaux dans les lots offerts. Le lot étant constitué avant la livraison au recycleur, le collecteur sait généralement mieux que le recycleur si le lot contient des déchets anormaux(20). Le statut de « déchet anormal » ne souffre certes pas d'ambiguïté ; les déchets qualifiés de la sorte et donnant lieu à un décompte sur le poids du lot quand ils sont repérés sont nommément désignés par l'acheteur (pneus, dalle de béton, paille, bonbonnes, etc.). Si l'appartenance de divers objets à cette classe de déchets ne pose pas de problème (à l'exception notable de la qualification ambiguë des batteries), leur présence au cœur des lots offerts fait, par contre, l'objet d'une asymétrie informationnelle. Le collecteur sait ce qu'est un déchet anormal et détient une information privée quant à la présence de déchet anormal dans le lot de ferraille. Cette asymétrie informationnelle est défavorable au recycleur. En effet, s'ils ne sont pas repérés, ces déchets sont achetés au prix de la qualité annoncée pour le lot ; de plus, ils peuvent créer différents risques : risques pour les équipements industriels et les opérateurs des outils de production (cas d'explosions dans le broyeur ou la cisaille), risques pour les outils de production de différents opérateurs situés en aval de la filière (cas d'utilisation par un sidérurgiste d'une matière polluée) ou encore, risques de contestation de la part des riverains(21) du site occupé par le recycleur du fait des désagréments provoqués par des fumées d'incendies et des explosions par exemple.

Ces différents risques apparaissent lorsque des déchets anormaux sont présents dans les lots de matières à recycler ; l'occurrence de tels risques est donc directement liée à la probabilité de présence de tels déchets anormaux et inversement proportionnelle à la probabilité que ces déchets soient détectés par le recycleur. La détection par l'acheteur sera d'autant plus probable que le lot est d'une taille réduite et que le temps consacré à l'observation du lot est important. Si ces deux conditions augmentent la probabilité de découvrir des déchets anormaux lors de l'inspection des lots, il n'en reste pas moins que ceux-ci sont fréquemment découverts, soit après l'achat des lots soit au moment des opérations de transformation proprement dites (broyage ou cisaillage).

(20) On se rappellera que lorsque des déchets anormaux sont découverts par l'acheteur, ils donnent lieu à un décompte sur le poids net. Selon le type de déchets, le poids décompté est fixé conventionnellement ou est évalué par l'acheteur lui-même.

 (21) Ce point sera abordé en détail plus loin.

... et une asymétrie d'expertise
Il y a une autre asymétrie sur laquelle se distinguent les différents types de collecteurs. À la différence du marché des voitures d'occasion d'Akerlof, le marché de la ferraille étudié est caractérisé par une asymétrie d'expertise défavorable à l'offreur, c'est-à-dire le fournisseur de ferraille. La configuration observée diffère d'autant plus de ce modèle que c'est l'acheteur (le recycleur) lui-même qui, à partir d'une évaluation visuelle de la qualité des lots offerts, va décider du prix unitaire (prix/kg) à payer aux fournisseurs des matières à recycler. À l'information asymétrique sur le contenu en déchet du lot répond donc une asymétrie inverse d'expertise : le recycleur dispose d'une connaissance supérieure des classes de qualité des pièces de ferraille.

L'expression « asymétrie d'expertise(22) » utilisée pour désigner la capacité supérieure de reconnaissance de la qualité économiquement pertinente des matières fait référence à deux dimensions importantes.

Premièrement, la référence à l'expertise met l'accent sur la nécessaire compétence que devrait mobiliser un collecteur-fournisseur pour mettre en équivalence les caractéristiques qu'il perçoit du lot de ferraille qu'il offre avec le jeu de caractéristiques pertinentes aux yeux du recycleur. Les critères adoptés par ce dernier déterminent comment les pièces de ferrailles seront classées dans des catégories de qualités servant de base à l'évaluation des lots et à leur tarification. Autrement dit, l'expertise d'un collecteur sera plus ou moins importante en fonction de sa capacité à reclasser correctement un lot dans une (ou plusieurs) catégorie(s) sous-tendant la grille de tarification employée par le recycleur.

Deuxièmement, en posant l'existence d'une relation asymétrique au regard d'une connaissance, l'expression utilisée souligne que la compétence dont devraient disposer les parties n'est pas également distribuée entre elles. L'asymétrie d'expertise est favorable à l'acheteur, celui-là même qui va décider de la valeur des matières qu'il achète. Ceci tient principalement au fait que la grille de qualité servant aux transactions n'est pas publique. Contrairement au mode d'acquisition d'une compétence par l'acheteur de ferraille (le réceptionnaire de l'entreprise de recyclage), la possibilité pour le collecteur d'acquérir cette compétence dépend directement de deux facteurs. Il s'agit d'une part de la nature des gisements de ferraille auquel il a accès et d'autre part de la précision avec laquelle l'acheteur va lui communiquer son appréciation du contenu du lot.

La nature du gisement a une influence directe sur le niveau d'expertise que le collecteur peut développer. Deux variables importent ici : la taille du gisement et le type de qualité de ferraille dont il est constitué. Une taille importante se traduit par une fréquence de transactions plus élevée que dans le cas d'un gisement où les lots de matières à recycler sont réduits ; le collecteur sera amené à reproduire de façon plus fréquente l'exercice de classification des lots et, ce faisant, à développer progressivement une connaissance supérieure de l'insertion des matières qu'il livre dans la classification du recycleur. Le type de pièces de ferraille constituant le gisement est également un facteur important dans le développement des compétences du collecteur. Combinée à une fréquence de transaction élevée, la diversité des types de matières permet au fournisseur de mieux circonscrire les caractéristiques sous-tendant chaque classe de qualité et de mieux anticiper sur l'évaluation des qualités que fera l'acheteur(23).

Si la taille et le spectre des qualités caractérisant un gisement de ferraille sont des facteurs favorables au développement d'une expertise du collecteur, la qualité et la rapidité de l'apprentissage vont dépendre de la précision avec laquelle l'acheteur va annoncer la qualité des lots qui lui sont proposés. Cette communication se fait au travers des bons de réception et de transaction sur lesquels est (sont) mentionnée(s) la (les) qualité du lot acheté. En d'autres termes, le recycleur maîtrise une condition importante pour le développement de l'expertise du collecteur : s'il décide de communiquer précisément la qualité réelle du lot, il fournit aux collecteurs des éléments d'information constituant une connaissance des matières collectées et échangées. Si, par contre, la communication n'est pas informative parce que la manière dont la qualité est annoncée est très générale, le collecteur ne sera pas en mesure d'accroître ou de modifier sa connaissance préalable des caractéristiques définissant une qualité donnée.

Le tableau 2 résume les conditions informationnelles sous lesquelles se déroulent les transactions entre fournisseurs de ferraille et recycleur.

Les conditions de transaction identifiées jusqu'ici ne rendent encore qu'imparfaitement compte des conditions réelles de transaction sur le marché amont. Deux aspects additionnel sont à souligner. D'une part, le collecteur est un agent qui produit un effort de collecte dont il peut choisir le niveau en fonction de ses anticipations sur la stratégie de tarification que suivra le recycleur : si l'engagement du recycleur sur une tarification juste est jugé crédible, le collecteur peut répondre par un niveau supérieur d'effort de collecte et de tri débouchant directement sur une qualité supérieure des lots livrés. D'autre part, tous les collecteurs ne présentent pas le même niveau d'expertise : que ce soit individuellement ou collectivement, une connaissance plus ou moins importante de la nature des matières collectées fait varier le différentiel d'expertise. Les fournisseurs constituent donc une population hétérogène du point de vue de la qualité et de la taille des lots apportés mais aussi du point de vue de la finesse de l'expertise quant à l'évaluation de la qualité de leur offre pour le recycleur.

(22) Dans le même sens, se reporter à l'économie de la santé où la littérature met l'accent sur un « problème d'expertise » dans les relations médecin-patients.

(23) C'est de cette capacité d'anticipation dont dépendra notamment le niveau d'effort de collecte choisi par le collecteur.

Tableau 2 : Conditions de transactions, aspects informationnels

En fait la prise en compte, par le recycleur, du niveau d'expertise des collecteurs et des effets de leur effort conduit ce dernier à écarter le recours systématique à une stratégie de tarification dans laquelle le prix annoncé ne serait pas corrélé à la qualité observée du lot.