INSTITUT Veolia Environnement

Rapport n°5 : Symbolique et culture de l'eau

Permanence de la symbolique de l'eau au Cambodge et à Bali

Dans un article retraçant la vie et la mort de la cité hydraulique d'Angkor, Jacques Nepote(122) met en valeur la « haute signification religieuse de cette cité », « véritable usine à riz » et sa relation avec la cosmologie pré-indienne expliquant que « l'eau descend de la montagne des dieux vers le monde des hommes pour leur permettre de tirer les fruits de la terre avant de rejoindre l'océan cosmique.» Le centre de la cité est, pour cette raison, occupé par « le temple-montagne ». La religion royale, parallèlement à l'efficacité hydraulique, visait une architecture monumentale microcosmique pour assurer des récoltes abondantes mais la déforestation, les problèmes techniques, la démographie... ont amené la ruine et l'abandon de la cité et notre auteur de conclure à « l'usure de la structure symbolico - religieuse et donc politique » d'Angkor.

Cela est peut être vrai pour cette cité hydraulique.

Mais la symbolique religieuse et politique de l'eau, elle, demeure bien vivante au Cambodge.

C'est ainsi que le Financial Times du 31 octobre 2004 a publié une grande photographie montrant l'ex-roi Norodom Sihanouk, en habits traditionnels, versant sur la tête du nouveau roi, son fils Norodom Sihamoni, ex-professeur de danse à Paris, de l'eau bénite à l'occasion de son couronnement.

A l'est du Cambodge, à Bali, les monuments religieux les plus importants se trouvent dans la zone de riziculture irriguée. Le subak est une institution millénaire qui tient lieu de « conseil de village », de « conseil de l'eau » et de « société d'irrigation ». En fait, c'est une sorte de village sur l'eau, « village humide » par opposition au « village sec » où habitent les riziculteurs. Le subak, village humide, est divisé en quartiers, les tempeks, qui sont formés des tenahs, unités élémentaires disposant du même volume d'eau. Dans le subak, il y a une seule canalisation importante, majeure.

Mais le subak est en même temps, une unité religieuse et chaque travail agricole (semis, repiquage, récolte...) se fait avec l'assistance du prêtre (pemangku) et au cours d'une célébration particulière. L'irrigation balinaise emploie un système élaboré de temples à chaque bifurcation du réseau de distribution de l'eau. Ainsi, il y a de petites colonnes d'offrande à chaque vanne (chatu), des temples à la source pour un ou plusieurs subaks (pura ulun sharik) et des sanctuaires où peuvent prier plusieurs subaks (pura penyungsungan subak). Chaque phase du cycle de croissance du riz s'accompagne de rituels. Le calendrier de ces rituels à l'intérieur d'un bassin versant permet d'échelonner la fourniture de l'eau tout au long de la période de croissance.

Le subak est, en définitive, une organisation religieuse et socio - agraire.

Le principal effet écologique du subak consiste en la stabilisation des demandes en eau au cours de l'année agricole au lieu de les laisser fluctuer dangereusement. Résultat : quand on récolte en haut de la montagne, en bas, on célèbre le jaunissement...

Clifford G.Geertz, « Bali : le subak, une organisation sociale et religieuse vouée à la culture irriguée » in « La conquête de l'eau », Dossier pour un débat n° 44, Fondation Charles - Léopold Mayer, Paris, 1995. Il importe enfin de noter que le subak n'a rien d'une ferme collective qui enrégimente le paysan à la chinoise. Ce dernier participe aux décisions et chaque propriétaire a une voix quelle que soit la taille de son exploitation(123-124).

122 « La conquête de l'eau » (sous la direction de Jean-Paul Gandin), Dossier pour un débat n° 44, Fondation pour le progrès de l'homme, Paris, 1995.

123 Jean Chesnaux, « Où en est la discussion sur le mode de production asiatique ? », La Pensée, n° 129, octobre 1966, p.33-46.

124 Clifford G.Geertz, « Bali :le subak, une organisation sociale et religieuse vouée à la culture irriguée » in « La conquête de l'eau », Dossier pour un débat n° 44, Fondation Charles - Léopold Mayer, Paris, 1995.