- Accueil
- Rapport n°5 : Symbolique et culture de l'eau
Rapport n°5 : Symbolique et culture de l'eau
L'eau dans le Coran
Le Coran ne manque pas d'évoquer le Déluge. Dans la sourate Qui s'avère, v. 11, il dit : « Quand l'eau se rebellait, Nous vous avons chargés sur l'Arche » et il ajoute, dans la sourate Les Redans (v. 64) : « Nous le sauvâmes lui [Noé] et ses compagnons de l'Arche, et Nous engloutîmes ceux qui ont démenti Nos signes » et enfin dans celle de Hûd (v. 44) : « Et il fut dit : « Terre, ravale tes eaux, et toi, ciel, te dégage ! » L'eau baissa... L'arche s'installa sur le mont Jûdi ».
Le Livre saint affirme que l'eau est, de par la volonté divine, l'unique base de l'apparition de la Vie : « A partir de l'eau, Nous avons constitué toute chose vivante » (Sourate des Prophètes, v. 30).
La relation coranique de la formation du Cosmos met fortement l'accent sur l'eau comme le montrent d'autres versets de la sourate précédente qui énumère, d'un côté, le ciel, la terre, la lune, le soleil, la nuit, le jour... comme facteurs naturels de la constitution de l'Univers et de l'autre côté, un seul et unique élément pour y insuffler la vie : l'eau.
Cependant, le Coran affirme aussitôt que l'eau remplit de vie tout l'Univers inanimé : « C'est Lui qui a créé les cieux et la terre en un laps de six jours tandis que Son Trône surplombait les eaux ». Pour certains exégètes(52), cela signifie en effet que le ciel et la terre ont pour origine l'eau et qu'Allah en a tiré les éléments naturels ainsi que les êtres vivants. L'eau n'est pas absente des pierres et des roches. Ainsi, la sourate La Vache (v. 73- 74) énonce : « ...Car il est de la nature de la pierre que des ruisseaux en fusent, de sa nature qu'elle se fissure et qu'en sorte de l'eau, de sa nature qu'elle dévale, et cela par crainte de Dieu ». Le Coran apprend en outre que « Dieu a créé toute bête à partir de l'eau. Les unes se déplacent sur le ventre, d'autres marchent sur deux pieds et d'autres sur quatre. Dieu crée ce qu'Il veut. Il est Omnipotent » (Sourate La Lumière, v. 45). Ainsi, toute vie sur terre est redevable de son existence à l'élément liquide : « Parmi Ses Signes, ... [ faire] descendre du ciel une eau dont Il vivifie la terre après qu'elle soit morte » (Sourate Rome, v. 24). Cette propriété vivifiante de l'eau se retrouve dans maints versets : « Et c'est lui qui envoie les vents comme une annonce de Sa miséricorde. Et Nous faisons descendre du ciel une eau de pureté pour en faire revivre une terre morte et en abreuver parmi Notre création gens et troupeaux par multitudes entre eux. Nous la modulons afin qu'ils méditent(53) » ou encore « Nous faisons descendre du ciel une eau de bénédiction, pour en faire pousser des vergers et le grain de la moisson... Par elle, Nous avons donné vie à une contrée morte. Ainsi, la Résurrection ».
La relation coranique de la Création est bien naturellement couronnée par celle de l'être humain comme le confirme le verset 54 de la sourate Le Critère :« Lui qui de l'eau a créé l'homme, puis l'institua par l'alliance et la consanguinité ».
Dante Caponera estime que, pour le Coran : « Après l'Humanité, l'eau est la plus précieuse création de Dieu(54) » et, de fait, l'eau est, dans le Livre saint, au service de l'humain : « C'est Dieu qui a créé les cieux et la terre et fait descendre du ciel une eau dont il tire certains fruits pour votre attribution, met à votre service les bateaux pour courir la mer avec Sa permission, à votre service des rivières... ».
Dieu met à la disposition de l'homme, grâce à l'eau, les plantes : « ...Lui qui a fait pour vous de la terre un berceau, pour vous, y a pratiqué des chemins, et du ciel, fait descendre de l'eau, dont Nous tirons tant d'espèces de plantes » (Sourate Taha, v. 53) ou encore « après quoi, la terre, Il aplanit ; en fit sortir son eau, son pâquis (ou pâturage) ».(Sourate Celles qui tirent, v. 31)
Jacques Berque montre que la sourate L'arrivant du soir - dans laquelle le v. 6 appelle l'homme à l'humilité(55) :
« Que l'homme considère d'où il est créé, Il est créé d'une giclée d'eau (d'un jaillissement de liquide) » - exprime en fait, avec l'évocation de la pluie, le caractère cyclique de la nature et la résurrection et Berque de s'exclamer : « Admirable évocation qui se complète par celle du retour annuel de la végétation » au verset 12.Végétation vitale pour l'entretien du cheptel du bédouin arabe et singulièrement pour ses chameaux.
Etant donné ce rôle éminent, dans le Coran, cet élément est béni, doué de propriétés purificatrices pour son rôle dans l'épanouissement de toute existence et sacralisé : « ...Lors Il vous couvre d'une torpeur, sécurité de Lui venue, fait descendre sur vous l'eau du ciel pour vous en purifier, dissiper sur vous la souillure de Satan, ceindre votre coeur, affermir vos pieds(56) » (Le Butin, v. 11) ou encore comme le répète la sourate Qâf, v.9 :
« Nous faisons descendre du ciel une eau de bénédiction, pour en faire pousser des vergers et le grain de la moisson
Les palmiers aux longs fûts dont les spathes s'étagent
En attribution à Nos adorateurs, et pour en faire revivre un pays mort »
Donc, pour le Coran, l'eau est symbole de vie. Son absence ou sa rareté signifient généralement un arrêt de mort. Le Livre saint de l'Islam multiplie les évocations sur ces thèmes : « Ainsi Dieu fait-Il descendre du ciel sur la terre une eau pour l'en faire revivre après qu'elle sera morte » (Sourate les Abeilles, v. 65) ou encore :« Ainsi vois-tu la terre languir, et quand Nous faisons descendre de l'eau sur elle, s'émouvoir, gonfler, faire pousser un peu de chaque merveilleuse espèce » (Sourate Le Pèlerinage, v. 5).
Entre la vie et la mort, l'eau peut procurer non seulement la prospérité, la richesse et l'opulence mais elle peut aussi provoquer des malheurs si d'aventure on l'utilise ou on la gère à mauvais escient ou si on ne rend pas grâce à Dieu pour ses bontés : ainsi la sourate La Caverne (v. 40-41) met en garde :« Il se peut que mon Seigneur me donne un jour mieux que ton jardin...ou que son eau descende si profond que tu ne puisses plus la retrouver sans que tes supplications n'y puissent rien » et la sourate La Royauté (v. 30) est encore plus explicite : « Dis : Qu'opinez vous ? Si votre eau s'abîme un beau matin, qui donc vous pourvoira d'une eau à fleur de sol ? ».
La métaphore procède du contraste entre l'eau d'un puits disparaissant dans quelque crevasse et l'eau jaillissant à fleur de sol, contraste vécu parfois dramatiquement par certaines civilisations(57). Pour Jacques Berque, il y a dans ce verset une allusion possible à la sécheresse qui frappa La Mecque aussitôt après l'Hégire (16 juillet 622) quand le prophète, pour échapper aux persécutions et à l'assassinat dut fuir, avec les premiers fidèles, à Médine.
Pour le texte coranique, la vie est inconcevable sans eau car, outre ses fonctions vitales, essentielles pour les plantes, les animaux et les humains, Dieu nous a entourés de beautés naturelles matérialisées par les fleuves, les montagnes couronnées de neige, la mer et ses rivages et la sourate Le Tonnerre (v. 3 et 17) d'expliciter : « C'est Lui qui a étendu la terre, y disposa montagnes et fleuves et toute sorte de fruits... C'est Lui qui du ciel fait descendre l'eau, et les vallées s'inondent à la mesure de leur capacité et l'inondation charrie une écume flottante ».
Radhouane Essaïèd, professeur de philosophie islamique à l'Université libanaise relève que, dans le Coran, lors de la description des mers, des fleuves et des plans d'eau, on ne décèle aucune crainte relativement à la désertification, à la pénurie d'eau ou de la vie en milieu aride. L'eau est une des bontés de Dieu. En conséquence, sa rareté ne saurait être qu'un signe de la colère divine, une conséquence de sa mauvaise gestion par les hommes ou de leurs projets mal conçus car Dieu a tout créé avec mesure, sans excès mais également sans parcimonie : « Et Nous avons fait descendre du ciel de l'eau avec mesure. Puis Nous l'avons installée sur la terre, cependant que Nous sommes capables de la faire disparaître...Nous avons par elle produit pour vous des jardins de dattiers et de vignes, où il y a pour vous beaucoup de fruits... » (Sourate Les Croyants, V.18).Aujourd'hui encore, en Terre d'Islam - comme chez les juifs - en cas de sécheresse persistante, des prières sont dites et parfois, comme en Tunisie ou en Algérie ces dernières années, les autorités elles-mêmes en prennent l'initiative(58). Dans l'Arabie antéislamique déjà, en période de sécheresse, on faisait des sacrifices à la déesse de la pluie Manât, à la Mecque.
Le Coran, dit Essaïèd, appelle à la bonne gouvernance de l'eau et au partage équitable de la ressource quand il dit : « Annonce leur que l'eau est entre eux divisée, chaque ayant droit se présentant(59) » (Sourate La Lune, v. 28).
Pour le Coran, la marque suprême des faveurs divines, dans ce bas monde, se manifeste dans la pluie et les eaux de rivières. Mais Dieu punit les mécréants « en détruisant leurs puits » (Sourate Le Pèlerinage, v. 45). Châtiment bien grave car, dans le désert, les points d'eau sont éloignés les uns des autres et manquer d'eau, dans cet environnement aride, est souvent fatal.
(52) Voir par exemple, Radhouane Essaïèd, Bada'el (Beyrouth), n° 2, Automne 2004, p.28 - 29.
(53) Pour Hamidullah, « le vent annonce la pluie laquelle est, en pays sec ou aride, l'une des plus manifestes manifestations de la miséricorde divine.» Ainsi, dans la sourate Les Fourmis (v. 63), il est encore question du vent : « Celui qui envoie les vents comme une bonne annonce.» Mais comme les mécréants ne remercient pas pour les bontés divines comme la pluie, Allah les châtie : « Et si Nous envoyons un vent puis qu'ils voient tout jaunir, après cela, ils demeurent bien ingrats.» (Sourate Rome, v. 51).
(54) « Water management in Islam », edited by Naser Faruqui, Asit K. Biswas and Murad Bino, United Nations University Press, Tokyo,2001.
(55) Ce type de rappel se retrouve encore dans la sourate l'Envoi, v. 20 ainsi que la sourate Le Pèlerinage, v. 5.
(56) Pour Hamidullah, le Coran fait allusion à la fameuse bataille de Badr (an 2 de l'Hégire, 623), victoire décisive pour la nouvelle foi et au cours de laquelle il plut.Le camp musulman étant sur du sable, celui -ci devint plus ferme (évitant ainsi la poussière au cours du combat) et celui de l'ennemi Qoraychite étant sur un sol plutôt argileux devint boueux, gênant les fantassins et la cavalerie.
(57) Le terme ma'ïn utilisé dans ce verset et signifiant « jaillissant à fleur de sol » reparaît dans le Coran dit Berque à propos de Jésus (Sourate Les Croyants, v. 50). Il faut signaler ici la richesse inouïe de la langue arabe quant au vocabulaire relatif à l'eau, aux puits, aux nuages...Le poète palestinien Mahmoud Darwich a recensé pas moins de 110 vocables pour dire « eau » en arabe (Mahmoud Darwich, « Mémoire...pour l'oubli », Organisation arabe pour les études et l'édition, Beyrouth, 1990, p. 46 - 47).En hébreu, l'eau qui se dit maïm est du féminin pluriel.
(58) Mais à Istanbul - frappé en 1994 par une sécheresse exceptionnelle - on a assisté à un vif débat entre partisans de « la pluie religieuse » et ceux de « la pluie scientifique », cette dernière étant provoquée par ensemencement des nuages par des cristaux de nitrate d'argent.(Musa Akdemir, « Istanbul assoiffé implore les cieux », Libération,11 juillet 1994, p.15)
(59) La traduction de Hamidullah est un peu différente de celle de Berque : « Et informe-les que l'eau est à partager entre eux, oui, chacun son tour de boire. » Cet auteur ajoute : « Dans la tradition islamique, chacune des Douze Tribus a son passage comme elle a sa source d'eau au désert.»