INSTITUT Veolia Environnement

Rapport n°5 : Symbolique et culture de l'eau

Une religion qui ne peut se passer de l'eau

L'eau joue un rôle essentiel dans l'observance des préceptes religieux. On peut aller jusqu'à dire que, sans cet élément, la pratique quotidienne de l'Islam serait quasiment impossible.

En effet, après un rapport sexuel, le (ou la) musulman(e) doit se laver de la tête au pied (ghus'l), généralement au hammam, lieu de grande convivialité et où l'on se réunit en tant que communauté musulmane autour de l'eau purificatrice, valeurs et représentations coraniques de l'eau faisant, dans ce type d'établissement, bon ménage avec les diverses pratiques locales tant au Maghreb qu'au Moyen-Orient et ailleurs dans le monde islamique. Plus particulièrement, la femme, à la fin de ses règles, doit procéder au ghus'l ainsi que suite à un accouchement. Ce lavage intégral est exigé aussi des deux sexes pour observer les prières quotidiennes, le jeûne obligatoire du mois de Ramadan et pour le rite du petit (omra) et du grand pèlerinage (haj) à la Mecque(65). On ne peut s'adresser à Dieu avec un corps souillé et c'est l'eau qui est l'élément purificateur par excellence : la purification par l'eau - même métaphorique - est indispensable à la communication avec Allah. Et de fait, pour entrer dans la mosquée ou faire les cinq prières quotidiennes obligatoires, il faut procéder à des ablutions rituelles (wudou) énoncées dans la sourate La Table Servie, v. 6 :« Vous qui croyez, si vous vous mettez en devoir de prier, alors rincez- vous le visage, et les mains jusqu'aux coudes, passez-vous la main sur la tête et sur les pieds jusqu'aux chevilles. Si vous êtes en état d'impureté, alors purifiez-vous. Si vous êtes malades, ou en voyage, ou revenez de la selle, ou avez touché à des femmes et ne trouviez pas d'eau, utilisez en substitution un sol sain pour en passer sur votre visage et vos mains. Dieu ne veut vous imposer aucune gêne, mais vous épurer, parfaire sur vous Son bienfait, escomptant que vous en aurez gratitude ». L'eau est nécessaire pour la pureté du corps et de l'esprit ; mais dans les cas extrêmes, il faut aspirer au moins à celle de l'esprit en faisant preuve d'humilité et recourir à la poussière ou au sable non souillés. Pureté de l'âme et pureté de corps vont la main dans la main en Islam et se complètent mutuellement pour assurer au musulman un état de bien-être psychologique et d'harmonie interne propice à la communication avec Dieu. La fonction morale de l'ablution est clairement exprimée dans la formule sacramentelle adressée à Dieu et qui clôt le rituel de purification : « Désigne-moi parmi ceux qui se repentent bien, et désigne-moi parmi ceux qui se purifient bien. Je cherche Ton pardon et me repens auprès de Toi ».

Les docteurs de la loi et la Tradition ont codifié avec une minutie extrême tous les points de ces prescriptions coraniques en se basant sur ce que faisait le prophète de son vivant. Ils ont en outre décrit, avec force détails, non seulement la façon de procéder à ces ablutions mais aussi la qualité de l'eau à utiliser et pratiquement fixé les quantités requises.

Ainsi, A-Qayrawânî(66), le grand jurisconsulte andalou du Xe siècle, recommande au fidèle de se laver trois fois les mains avant de les plonger dans le récipient contenant l'eau des ablutions. Il lui recommande aussi de se rincer la bouche par trois fois, d'aspirer trois fois l'eau par le nez et de la rejeter en soufflant par les narines et de passer l'eau sur les parties internes et externes du pavillon de l'oreille.

Pourquoi cette extrême attention portée aux ablutions chez le musulman ?

D'abord, parce que le prophète lui accordait une énorme importance puisqu'il a dit que « l'ablution est la moitié de la foi » comme il a dit qu' « être musulman, c'est être propre » (d'après Ibn Maja(67)). Ensuite, parce que Al-Qayrâwânî écrit dans sa célèbre Risâla : « Le Prophète a dit (hâdith) : « Quiconque fait ses ablutions et les fait bien, puis lève les yeux vers le Ciel et dit la profession de foi musulmane, celui-là voit s'ouvrir pour lui les huit portes du Paradis et il entrera par celle qui lui plaira » et notre docteur de la loi de poursuivre : « Celui qui prie confie les secrets de son coeur à son Seigneur. Il doit donc se préparer à cet acte par l'ablution ou la purification par lavage, dans le cas où cette dernière est obligatoire... L'ablution doit être faite uniquement en vue d'Allah Très Haut et pour obéir à Ses prescriptions, dans l'espoir d'obtenir Son agrément et Sa récompense et d'être, par cette pratique, purifié des fautes commises. Le fidèle devra se persuader que c'est là une préparation et un acte de propreté destiné à lui permettre de s'entretenir avec son Seigneur et de se présenter devant lui pour accomplir Ses prescriptions et s'humilier devant Lui par l'inclinaison et la prosternation. Il devra donc faire cet acte en étant bien persuadé de tout cela et en apportant le plus grand soin [à l'exécuter scrupuleusement], car la perfection de tout acte est subordonnée à l'excellence de l'intention qu'on y met ».

L'eau destinée à la purification ou aux ablutions doit être pure et « non mélangée d'une impureté légale ». Sa couleur et son odeur ont été discutées par les docteurs de la loi(68) ainsi que le volume du réservoir la contenant.

La question de la quantité d'eau à utiliser aux fins d'ablutions et de lavage n'a pas échappé à leur vigilance.

Ecoutons une fois encore notre jurisconsulte andalou : « Il est recommandé d'user de peu d'eau tout en accomplissant rigoureusement les pratiques de la purification par lavage. En user avec prodigalité est un excès et une pratique contraire à la Sunna. En effet, l'Envoyé d'Allah... a fait ses ablutions avec un mudd [un demi-litre d'eau]... et il a fait la purification par lavage avec un çà d'une contenance de quatre mudd-s [deux litres] ». Ne pas gaspiller l'eau n'est en fait que le strict commandement du texte coranique qui ordonne : « O Fils d'Adam !... Mangez et buvez, mais sans excès : Dieu n'aime pas la démesure» (Sourate Les Redans, v. 31).On peut arguer qu'il est normal que, dans les conditions hydrologiques de l'Arabie, la nouvelle religion appelle à ménager la ressource car l'archéologie montre, comme à Pétra, que même lorsque les nomades se sédentarisent, « ils ne perdent pas leur sens de l'économie d'eau(69) ». En fait, ici, il s'agit plutôt d'une position de principe.Le prophète interdit de gaspiller cette précieuse ressource même quand elle est abondante puisqu'un hadîth enjoint aux musulmans : « Ne gaspillez point l'eau même si vous faites vos ablutions sur les bords d'un fleuve à fort débit ». De plus, un hadîth rapporté par Abou Daoud fait dire au prophète : « Gardez-vous bien de faire ces trois choses maudites : se soulager près d'une source, au bord de la route ou à l'ombre(70)». C'est partant de ces recommandations qu'en terre d'Islam, docteurs de la loi et décideurs ont constamment condamné et fait payer des pénalités aux auteurs de gaspillage, de pollution, de dégradation ou de mauvais entretien des installations hydrauliques. Dans de nombreux pays musulmans, la législation moderne visant la pollution de l'eau trouve ses racines et sa justification dans ces injonctions(71). Le rôle purificateur de l'eau en Islam, tant pour le corps que pour l'esprit, est souligné aussi par la recommandation de cette religion de procéder aux ablutions en de multiples circonstances : quand on est en colère, avant d'aller au lit, avant de manger, quand on entre en contact avec un cadavre ou quand on le transporte, quand on observe une éclipse de lune, quand on est trempé de sueur, après une perte de conscience ou un évanouissement, quand on égorge un animal destiné à la consommation, quand on fait une récitation du Coran ou des hadîths, quand on suit un cours de sciences religieuses, quand on visite une mosquée ou quand on se rend dans un cimetière. Par ailleurs, le prophète recommande, d'après Ibn Muslim(72), de prendre un bain une fois par semaine en dehors des obligations religieuses à le faire (en absence de relations sexuelles ou de menstrues, par exemple).

Enfin, au terme de la vie, le lavage du corps - obligation religieuse - est toujours considéré comme le plus grand honneur qu'on puisse rendre à l'âme du défunt et, dans beaucoup de pays islamiques, on ne manque pas de disposer des gargoulettes d'eau sur le passage de la procession funèbre afin que les gens qui en boivent invoquent le bien et la miséricorde pour l'âme du mort.

On notera que, comme pour l'Islam, de très nombreux rites juifs ont pour but de laver l'impureté (telle l'immersion purificatrice tevila) et, dans la Bible, le Lévitique est consacré à l'énumération minitieuse des règles de pureté, des interdits sexuels... De plus, l'eau joue un important rôle symbolique dans le judaïsme et notamment au moment le plus solennel du calendrier juif, les « dix jours terribles » qui vont de Roch Hachana (la tête de l'année) le Nouvel An, à Yom Kippour : on jette ses fautes, ses péchés, ses erreurs et ses doutes dans l'eau. C'est la cérémonie annuelle de Tachlikh (Tu plongeras) qui est à la base des rites de pureté :au bord d'une rivière ou d'un puits, on retourne ses poches ou on agite son mouchoir pour se débarrasser de ses péchés.

(65) Le rituel du pèlerinage inclut deux stations : Safa et Marwa qui rappellent la quête de l'eau d'Agar, l'épouse du prophète Abraham lorsqu'elle fut chassée dans le désert par Sarah. Le jour le plus important du haj est le Wuqüf qui finit après le coucher du soleil par le « Débordement des flots » et le « Déluge », Ifâda et Tawaf. Le rite préislamique de l'Ifâda, à l'équinoxe d'automne, se faisait dans la direction du sanctuaire du dieu Quzah dispensateur de l'eau, de l'orage, des averses... (Voir Patricia Hidiroglou, « L'eau divine et sa symbolique », Albin Michel, Paris,1994).Durant le pèlerinage comme pendant le jeûne de Ramadan, les rapports sexuels sont interdits.

(66) Ibn Abî Zayd al-Qayrâwânî, « La Risala ou Epître sur les éléments du dogme et de la loi de l'Islam selon le rite malékite », texte en langue arabe suivi de la traduction de Léon Bercher, Bibliothèque arabe-française, Alger,1951. « Abdelhamid Slama » Water issues in the ancient arab world from the origins to the end of the XIth C. AH/XVIIth C.AD. Editeur : Dar El Gharb Al-Islami, Beyrouth,2004 (en langue arabe).

(67) « Water and sanitation in Islam », World Health Organization (WHO), Regional Office for the Eastern Mediterranean, Alexandria (Egypt), 1996.

(68) Ces derniers ont même codifié la manière de boire. Eugène Fromentin, parcourant le Sahara algérien en 1878 décrit une « diffa » (dîner d'apparat ou réception) à laquelle il est convié et d'où il rapporte ce précepte : « Celui qui boit ne doit pas respirer dans la tasse où est la boisson, il doit l'ôter de ses lèvres pour reprendre haleine ; puis il doit recommencer à boire. » (in « Un été au Sahara », Plon, Paris, 1879). Ce qui est très proche de ce qu'écrit Ibn Maja, un des plus grands rapporteurs de hadîths, d'après la version qu'en donne le jurisconsulte Al - Qayrâwânî (Réf. 16) : « En buvant, ne respire pas dans le récipient où tu bois, mais écarte - le de ta bouche puis recommence à boire si tu veux. N'avale pas l'eau à longs traits, mais par petites gorgées en la dégustant...Il est défendu de souffler sur la nourriture, sur la boisson... et il est interdit de boire dans des vases d'or ou d'argent. »

(69) Pierre Gentelle, « Traces d'eau. Un géographe chez les archéologues », Belin, Paris, 2003.

(70) C'est à l'ombre que les gens se reposent et cherchent la fraîcheur.

(71) Voir in Réf.4 la contribution de Naser Faruqui, « Islam and water management : Overview and principles ».

(72) Réf.4