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Rapport n°5 : Symbolique et culture de l'eau
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Sommaire du rapport n°5
- L'eau dans le Coran : symbolique et fondements d'une culture de l'eau
- L'eau et la Vie Eternelle
- L'eau dans le Coran : symbolique et fondements d'une culture de l'eau
L'eau et la Vie Eternelle
Pour le Coran, il y a bien évidemment la vie sur terre mais il y a aussi l'Au-delà. Là encore, l'eau est la meilleure récompense que Dieu fait aux croyants et à ceux qui ont fait des oeuvres pies au cours de cet éphémère passage sur terre qu'est la vie pour tout adepte du message de Muhammed. C'est par dizaines que le Coran réitère des expressions comme « des paradis sous lesquels l'eau court » ou « les eaux vives et courantes » promises aux bons musulmans sous « l'ombre étendue des arbres du paradis » ; la sourate La Vache (v. 25) intime cet ordre au prophète : « Et annonce à ceux qui ont cru et fait oeuvres bonnes qu'il y a pour eux, oui, des Jardins sous quoi coulent des ruisseaux ». On retrouve quasiment les mêmes mots dans le v. 85 de la sourate Le Plateau Servi : « Dieu donc les récompense...en Jardin du Paradis sous quoi coulent les ruisseaux, où ils demeureront éternellement ».
Pour Hamidullah, traducteur du Coran, ces expressions graphiques semblent destinées à rappeler aux Bédouins de l'Arabie désertique les côteaux de la Syrie, avec leurs verdoyants jardins fruitiers sous lesquels jaillissent les sources en petits ruisseaux, l'idéal, en somme, pour un habitant des étendues arides de l'Arabie. L'Evangile selon Saint Luc (XX, 30) ainsi que les écrits d'Ephraïm le Syrien (vers l'an 365), ajoute le traducteur, énumèrent également, les plaisirs indescriptibles du Paradis en des termes terrestres.
Au Paradis, les bienheureux boivent « une coupe d'eau de source » et « n'en seront jamais plus privés. » Le texte coranique utilise le terme arabe de ma'ïn (voir note 7) pour « eau qui coule à la surface », vrai délice, ajoute Hamidullah, pour qui n'a connu que l'eau amère des puits profonds des déserts, souvent saumâtre, ferrugineuse ou trop chargée en sels. De plus, la sourate En rangs, (v.45 à 47) annonce aux bienheureux que Dieu les dispensera « des longues courses » pour aller chercher cette eau d'un point d'eau lointain sous le soleil brûlant du désert. Du reste, au paradis, une source porte le nom de Salsabil, mot composé de salas (marche facile et aisée) et sabil 60 (sentier), c'est-à-dire eau coulante et agréable et une autre celui de Tasnîm, ce qui signifie source à l'eau abondante ; de plus, un des ruisseaux du paradis répond au nom de Khawthar (nectar en arabe). Dans la sourate Taha, v. 119, pour mettre en garde Adam contre les ruses de Satan, Dieu lui assure qu'au paradis : « Tu n'y auras soif, ni ne souffriras des rayons du soleil montant ». On notera que le paradis est parcouru par des fleuves et des rivières(61) et non par des mers car le fleuve est symbole de vie tandis que les mers, tout comme les déserts, dit le romancier égyptien Gamal Ghitany, « sont des étendues infinies, et prennent à travers cette infinitude une signification et une symbolique communes, dans laquelle se rejoignent pour une fois la terre et la mer ».
On notera que le Coran consacre la sourate Saba au sud-ouest du Yémen. Cette contrée - Arabia Eudaimon, « la prospère Arabie », que cite Dionysos parmi les pays lointains qu'il a visités d'après Euripide - a frappé les esprits des Bédouins par sa riche et verte végétation ainsi que par son opulence car, bien avant l'ère chrétienne, on y pratiquait l'irrigation, et on y avait construit non seulement des digues mais aussi le fameux « barrage » de Mareb, évoqué dans la littérature arabe antéislamique. L'inondation du « barrage » est citée dans le v. 16 de cette sourate : « Nous déchaînâmes sur eux le flux de'Arim, leur remplaçâmes leurs deux jardins par deux jardins offrant pour toute nourriture des épineux, des tamaris, de rares jujubiers sauvages ». Il semblerait que la première destruction de ce « barrage » se situe vers 750 avant J.C. et une autre serait un peu antérieure à l'apparition de l'Islam. L'ouvrage aura fonctionné 1500 ans environ et permis d'irriguer près de dix mille hectares soit de quoi nourrir 50 000 personnes, chiffre considérable pour l'époque62, ce qui explique l'intérêt du Coran pour cette réalisation hydraulique, unique dans son genre, dans la péninsule arabique.
Rien n'est plus agréable à Dieu que l'offrande d'eau à son prochain - fut-il un ennemi et la châria - terme qui, à l'origine, hasard ô combien instructif, signifiait « loi de l'eau » - a institué « haq al shafa » (shirb) ou « droit d'étancher sa soif » pour tout un chacun. L'immense valeur attribuée au fait de donner de l'eau à une créature quelconque est reflétée par ce hadîth(63) rapporté par Al Bukhari(64) :« Dieu a accordé son pardon à une prostituée parce que, passant devant un chien sur le point de mourir de soif, elle retira sa chaussure et la nouant avec son couvre-chef, tira un peu d'eau d'un puits pour désaltérer l'animal. Dieu lui octroya son pardon pour cette action ».
Le Coran souligne aussi l'ambivalence de l'eau qui peut aussi détruire - par exemple au moyen de pluies torrentielles, de grêle ou d'inondations - et permettre de châtier les mécréants. Ainsi, la sourate Les Bestiaux, v. 70 annonce au prophète : « Laisse ceux qui prennent leur religion pour jeu, amusement et sont trompés par la vie présente... A eux, breuvage d'eau bouillante et châtiment douloureux pour avoir mécru ». Chez les Arabes païens en effet, on torturait à l'eau bouillante. De même, la sourate Les Poètes, v. 173, rapporte que Dieu châtie les peuples mécréants au moyen de précipitations catastrophiques : « Et Nous fîmes sur eux pleuvoir une pluie. Et quelle mauvaise pluie, pour ceux qu'on avait avertis ! ». Les biographes de Muhammed relèvent que, en 605, le prophète, alors âgé de 35 ans, avait vécu la destruction de la Kaâba par un incendie suivi de pluies torrentielles.
(60) Accomplissant le pèlerinage en 808, Zubaïda, l'épouse du grand calife abbasside Haroun Al-Rachid a été touchée par les difficultés que rencontraient les pèlerins pour se procurer de l'eau. Elle ordonna alors la construction, sur ses deniers propres, d'un canal pour amener l'eau d'Aïn Hanin à la Mecque. Fait intéressant à noter : actuellement dans certains pays musulmans (Koweït, Maroc...) sabil signifie aussi point d'eau mis par un pieux bienfaiteur à la disposition des passants. Au Koweït, ces points sont même réfrigérés et le nom du donateur (souvent d'ailleurs une donatrice) est indiqué. Au Maroc, ils sont richement décorés d'azulejos. Offrir de l'eau au passant est hautement apprécié dans tout le monde islamique.
(61) L'eau accompagne souvent la représentation du paradis. Le pays d'Eden, le jardin des délices - où vécurent Adam et Eve - est la source de quatre fleuves : Pishôn et Gihôn (longtemps pris pour le Gange et le Nil), Tigre et Euphrate. Quant au paradis nippon, Amer, il se situe au dessus de la terre et il est irrigué par le fleuve paisible qu'est la Voie Lactée. Enfin, le paradis des Anciens Egyptiens est le Champ de Roseaux, vision idéalisée des paysages familiers des bords du Nil.
(62) Pierre Gentelle écrit à ce propos : « Depuis l'Antiquité, Mareb est l'objet d'une admiration unanime, en raison de la digue placée en travers du wadi, et que, pour cette raison, on appelle parfois barrage... Les vestiges que l'on peut observer aujourd'hui encore constituent une si ingénieuse manière de capter l'eau qui coule inutilement vers le désert qu'ils n'ont cessé d'intriguer ceux qui en avaient connaissance. Un tel ouvrage n'est pas cité par hasard dans le Coran, bien que le Coran soit postérieur à la destruction définitive du barrage. » (in « Traces d'eau. Un géographe chez les archéologues », Belin, Paris, 2003).
(63) Information rapportée par un grand nombre de chaînes orales relatant les actes et les paroles du prophète. Pour les musulmans, le hadîth fait autorité immédiatement après le Coran.
(64) Muhammed Bukhari (810 - 870), considéré comme le plus grand rapporteur de hadîths et vénéré comme un saint. Ses « Traditions islamiques » ont été traduites en français en 1904.