- Accueil
- Rapport n°5 : Symbolique et culture de l'eau
Rapport n°5 : Symbolique et culture de l'eau
-
Sommaire du rapport n°5
- L'eau dans le Coran : symbolique et fondements d'une culture de l'eau
- Culture de l'eau et questions pratiques
- L'eau dans le Coran : symbolique et fondements d'une culture de l'eau
Culture de l'eau et questions pratiques
Bien entendu, ces préceptes - on l'a déjà vu - ont une traduction dans la vie quotidienne du musulman et fonderont sa culture de l'eau. Pouvoir et religion, civilisation et hydraulique ont entretenu des rapports forts chez maints peuples au cours de l'Histoire. L'Islam n'a pas dérogé à ces liaisons. Un hadîth enseigne : « Les musulmans ont en commun trois choses : les pâturages, l'eau et le bois de feu(73) » et, pour certains exégètes, afin de fournir de l'eau aux adeptes de la foi nouvelle et éviter le contrôle d'une personne ou d'une tribu sur la ressource, Muhammed encouragea Othman(74) à acheter le puits de Ruma et à l'instituer en bien waqf (ou habous ce qui veut dire usufruit ou propriété collective pour un usage religieux et pour le service public) au bénéfice permanent de la communauté et des génération succesives. Plus tard, les deux branches principales de l'Islam - sunnite et chîite - ont adapté les principes généraux aux contingences locales et pour résoudre des situations complexes relatives au droit d'étancher sa soif, à l'irrigation, à la vente et au transfert d'eau.
Loin de nous la prétention de traiter complètement ces questions étant donné l'énorme corpus théologique, administratif... et la jurisprudence accumulée au cours des siècles qui les concerne. On se limitera à donner quelques pistes au lecteur non arabophone.
Ainsi, Al-Qâyrawânî affirme : « L'excédent d'eau [d'une source] ne doit pas être retenu pour empêcher les gens de venir au pâturage. Ceux qui ont creusé des puits pour leurs troupeaux peuvent s'en servir par préférence. Ils en useront donc les premiers : après quoi tout le monde y aura également droit. [Mais] celui qui a, sur son propre fonds, une source ou un puits, peut en interdire l'usage aux tiers à moins que le puits de son voisin ne devienne inutilisable et que ce voisin ait des cultures qui pourraient alors périr. En ce cas, il ne peut lui refuser l'excédent de son eau. Mais le voisin est-il tenu de payer le prix de l'eau ? La question est controversée ».
On est donc face à une problématique particulièrement discutée car la chariâ distingue trois sortes d'eau : eau courante (fleuves, rivières...), eau de puits fait de la main de l'homme et eau des sources naturelles (parfois aménagées par l'homme). La nature des eaux et leur exploitation ont donné lieu, tout au long de l'histoire, à des législations fort complexes dans lesquelles droit coranique et souvent droit coutumier et pratiques locales sont plus ou moins associés.
Ainsi, en Tunisie, la gestion de l'eau du système de la foggara est proche de celle des qanat iraniens. La foggara a permis l'oasis. On crée une foggara en creusant dans le sol une galerie dans les profondeurs du piémont - c'est-à-dire au pied du massif montagneux de pente assez forte comme dans le cas du Jebel Orbata. L'eau des rares pluies de cette zone quasi saharienne s'infiltre dans le piémont et la galerie sert de drain. Le collecteur qu'est la foggara peut atteindre un à deux kilomètres. Les familles entretiennent la foggara et possèdent les terres que celle-ci peut irriguer sur une largeur de dix mètres (zone réservée) et sur une longueur libre tant que la pente permet à l'eau d'arriver par gravité à la parcelle comme le montrent les travaux de Jean-Olivier Job et Jean Albergel pour les oasis tunisiennes.
Quant aux sociétés musulmanes d'Afrique noire, comme déjà signalé, il n'est pas aisé de dissocier droit musulman et droit traditionnel s'agissant de l'eau et, le plus souvent, quand il n'est pas ouvertement en contradiction avec les règles de la châria, ce dernier est incorporé par les lettrés au droit canon. Ainsi, au Niger, celui qui parvient à maîtriser l'utilisation du point d'eau contrôle les pâturages avoisinants, là où se trouve la richesse véritable. Fondamentalement, l'eau contrôle l'accès à l'espace pastoral. Chez les pastoralistes, l'accès à l'eau, absolument vital, n'est jamais interdit pour les gens et les troupeaux de passage même si une limitation dans la durée de transit peut être exigée. Il y a là une application claire d'un principe de la religion musulmane : le droit d'étancher sa soif (shirb) étendu ici au bétail, pratiquement l'unique source de subsistance des communautés.Toutefois, il est d'usage, chez les Arabes, d'empêcher les chameaux vagabonds, sans propriétaires connus, de s'abreuver aux points d'eau de la communauté comme le rappelle, entre autres, un très célèbre discours du gouverneur de l'Irak, El Hajjâj Ibn Youssèf (661-714).
Ces pratiques paraissent conformes à la Tradition qui rapporte que les Amalîq du Yémen, frappés par la sécheresse partirent à la recherche d'eau et de terres fertiles. Arrivés au creux d'une vallée, ils virent un oiseau qui semblait suspendu dans le ciel. Ils en déduisirent qu'il était à la recherche d'eau. Pourtant, l'endroit était réputé ne point en avoir. Ils dépêchèrent un éclaireur qui découvrit de l'eau. C'était le puits où se trouvaient Agar et Ismaël. Ils sollicitèrent l'autorisation de s'arrêter. Agar y consentit non sans préciser : « Oui, mais vous n'avez pas de droit sur l'eau(75) ». Les Amalîq acceptèrent cette condition. A l'époque antéislamique déjà, lors de la traversée de l'Arabie, il était d'usage que les caravanes de marchandises paient l'eau comme elles paient pour le fourrage note Maxime Rodinson(76).
Dans la tradition musulmane cependant, les intérêts de la collectivité sont prédominants par rapport à ceux des individus ou des petits groupes comme cela se voit du reste dans bien des législations occidentales(77). La collectivité ici est la Umma. Ce terme désigne dans le texte coranique, comme dans les écrits des docteurs de la loi, la communauté des musulmans mais le sens moderne privilégie le terme de nation, importé d'Occident.
Evoquant les pratiques actuelles, Dante Caponera affirme : « Pour l'Islam, les ressources hydriques relèvent du domaine public... Si, en théorie, il n'est pas possible de taxer l'eau en elle-même parce qu'elle est don de Dieu, il est parfaitement légitime d'imposer le service de l'eau ou de taxer la fourniture de l'eau pour divers usages, avec une autorisation... L'Islam n'impose aucune restriction au commerce de l'eau. L'eau, bien public, ne peut être transférée mais le transfert de son usage est licite. Ainsi, si un usager, grand ou petit, a une concession ou un permis, il peut échanger ou vendre son eau avec un autre usager, petit ou grand, si l'administration, qui est le curateur de l'eau publique, y consent... Les préceptes religieux de l'Islam ne sont en aucune manière un obstacle à la gestion adéquate de tous les aspects de la ressource(78) ».
Traitant de la question des marchés de l'eau et de sa tarification en Iran - donc du point de vue de l'Islam chiîte - Kazem Sadr, de la faculté d'économie et de sciences politiques de l'Université Shahid Beheshti à Téhéran, affirme que la science juridique (fiqh) et le consensus des ulémas, docteurs de la loi, enseignent que les eaux de surface aussi bien que celles des aquifères sont soit propriétés publiques soit propriétés de l'Imam, « le gouverneur juste et légitime du pays » et, qu'en conséquence, ces eaux peuvent être directement exploitées par la puissance publique ou concédées à des opérateurs privés. Sadr affirme qu'aux premiers jours de l'Etat musulman, la construction des puits, celle des digues et des aménagements hydrauliques étaient payées par le Trésor Public Baitulmal. Cependant, si quelqu'un effectue un investissement pour accéder à l'eau d'une source ou d'une rivière, il acquiert une priorité d'accès à la ressource pour ce qui est de l'usage de l'eau mais il ne peut nullement prétendre posséder la rivière ou la source fournissant cette eau qui demeurent propriétés communes. Dans tous les cas, les droits des autres usagers doivent être préservés. Ainsi, dans l'ingénieux système des qanats iraniens, ces canalisations souterraines utilisant la gravité sont la propriété privée de leurs constructeurs sans que les puits ou les sources les alimentant le soient.
Il semble que l'islam chiîte adhère à la théorie de GarrettHardin qui affirme que si tous avaient libre accès à la propriété commune, celle-ci serait irrémédiablement perdue(79).
Ce que confirme Pierre Gentelle. Etudiant la question de l'eau dans le désert iranien du Lut, précisément, cet auteur ajoute à ce propos : « Selon le Prophète, la propriété d'une source, d'un canal, d'un puits ou d'un qanat entraîne celle d'une étendue de terrain limitrophe, appelée harem, surface de prohibition dans laquelle nul ne peut creuser » et conclut : « Les Persans n'ont pas manqué d'observer, dès les origines, que les Arabes étaient des nomades avant l'enseignement de Mahomet et qu'il demeurait dans leurs pratiques des traces non divines. En ce qui concerne les droits de l'eau en particulier, les sociétés agricoles conquises avaient leurs propres règles complexes de gestion de l'eau des siècles avant que le Prophète n'apparaisse. Une chose commune aux musulmans et aux infidèles : dans le partage de l'eau, l'amont « boit » avant l'aval selon le fiqh, l'eau de l'amont ne peut dans un canal s'élever plus haut que la cheville ». Preuve que, dans ce domaine si sensible, nul ne peut faire table rase du passé et de l'histoire et qu'une culture, une civilisation est faite d'apports multiples et d'ajouts successifs qui, en s'alliant et en se fondant, forment une entité propre, nouvelle à travers laquelle s'expriment l'ingéniosité de l'esprit humain et sa continuelle adaptation.
Cependant, Sadr précise que le transfert et la distribution de l'eau peuvent être faits par le secteur privé et ajoute : « Si, au sein du marché, les règles et les valeurs islamiques prévalent, on peut s'attendre à ce que le prix qui sera fixé soit efficace. Ce prix servira alors de référence pour l'eau fournie et vendue par le secteur public et il devrait permettre la récupération totale des coûts opératoires. Dans la pratique, aucune discrimination lors de la fixation du prix ne saurait être faite. Cette proposition est en conformité avec les règles du système légal islamique, la gestion et la distribution de l'eau en Iran(80) ».
Versant sunnite maintenant. L'Algérie est un pays musulman où existent d'énormes difficultés d'approvisionnement en eau. Le ministre des ressources en eau, Abdelmalek Sellal, a reconnu dans une interview au journal El Watan (23 novembre 2004) que, dans la capitale, « ...il n'y a que la partie Est qui reçoit l'eau 24 h sur 24 ; les parties Centre et Ouest ne sont pas alimentées régulièrement. Actuellement, elles ont de l'eau tous les jours mais la plage horaire est très réduite... On a déjà engagé des travaux de rénovation du réseau d'Alger. Le gros est terminé, mais la situation ne s'améliore pas ».
Cette situation dure depuis des décennies et n'est le triste apanage malheureusement ni de la seule ville d'Alger ni de ce seul pays arabo-musulman. Etudiant plus particulièrement le monde arabe, Jean-Paul Bord écrit : « Les prévisions moyennes des Nations Unies font ressortir comme « pays devant souffrir de déficit ou de pénurie d'eau en 2025, une grande partie des Etats du monde arabe (Mauritanie, Soudan et Irak exceptés). C'est, sur notre planète, l'espace le plus marqué par les problèmes de l'eau. Et même si l'évolution est différente suivant les Etats, d'ici 2025, la presque totalité des pays du monde arabe sera touchée par les pénuries d'eau(81) ».
Que faire ? Le ministre algérien, après avoir précisé que « l'eau, c'est le bien de la collectivité » annonce la mise en chantier d'un arsenal juridique tel que : « L'eau ne sera plus un produit abstrait et qui n'a pas de valeur. Avec le code des eaux, elle aura une valeur sociale et marchande ».
Tout comme la Bible, le Coran accorde une place absolument exceptionnelle à l'eau. Au Paradis, l'eau est la récompense des bons musulmans et elle y est à profusion, sources et rivières sont nombreuses au Jardin d'Eden. Nécessaire à l'observance des rites, l'élément liquide est don de Dieu et bénédiction divine. Elément premier, l'eau donne accès au sacré et à la transcendance. Sa rareté ou son absence sont imputables soit à la mauvaise conduite des hommes soit à leur gestion inadéquate de la ressource car Dieu a tout donné avec mesure. Il demande donc aux musulmans d'user de l'eau sans excès et en condamne le gaspillage. De plus, il invite les croyants à la bonne gouvernance de cet élément vital d'autant que le monde arabe, par exemple, est « un espace où dominent désert et quête d'eau, sauf sur les marges ».
Les diverses écoles religieuses s'accordent sur de nombreux points quant à la gestion et à l'exploitation de la ressource au profit de la communauté et dans le respect des droits de celui qui fournit un travail, par exemple, pour la capter, la canaliser et la rendre disponible.
(73) Réf.4.A noter que le ministre syrien de l'hydraulique et de l'irrigation a opposé ce hadîth à la Turquie (sans la nommer) dans une déclaration rapportée par le journal cairote El Ahram (06 mai 1997) relativement aux difficultés d'un accord sur l'allocation d'eau en provenance de l'Euphrate. Ce qui ne manque pas d'étonner car le pouvoir en place à Damas se réclame du parti Bâath, parti laïc fondé par le chrétien Michel Aflak, d'autre part, si la république turque est à majorité musulmane, elle est foncièrement laïque depuis sa fondation, en 1923, par Mustapha Kémal Ataturk.
(74) Troisième calife de 644 à 656.
(75) Mahmoud Hussein, « Al-Sira.Le prophète de l'Islam raconté par ses compagnons », Grasset, Paris,2005, p.91.
(76) Maxime Rodinson, « Islam et Capitalisme », Le Seuil, Paris, 1966.
(77) Ainsi, à l'occasion d'un conflit portant sur l'eau, un arrêt de la Cour Suprême de Hawaii a tranché, en août 2000, en faveur de la communauté et aux dépens du propriétaire.
(78) Réf.4
(79) Garrett Hardin, « The tragedy of the commons », Science, n° 162,13 décembre 1968, p.1243 - 1248.
(80) Réf.4
(81) Jean-Paul Bord, « Le monde arabe : des espaces géographiques aux représentations cartographiques », Thèse de doctorat d'Etat en géographie, Université François Rabelais, Tours, décembre 1998.