INSTITUT Veolia Environnement

Rapport n°5 : Symbolique et culture de l'eau

La culture de l'eau, hier et aujourd'hui

En farsi, le premier mot du dictionnaire est ab, l'eau et abadan(82) - qui en dérive signifie civilisé.

Pas de civilisation sans eau donc puisque celle-ci préside à toutes les activités de l'homme depuis des temps immémoriaux : en Afghanistan, on a daté avec certitude un canal remontant à l'âge de Bronze ; Jéricho, la plus vieille ville du monde, fondée 8000 ans avant J.C. dans le désert de Judée, ne doit son existence qu'aux sources d'eau douce qui forment de petits lacs naturels à proximité de la Mer Morte ; Cnossos en Crète avait l'eau courante et des rues pavées 3500 avant J.C. ; quant à Hammourabi, souverain des pays d'Akkad, de Babylone et de Sumer, il fit creuser des canaux et codifia les droits d'eau en 1730 avant J.C.

A l'époque de Carthage, les maisons puniques étaient systématiquement dotées d'une ou de plusieurs citernes alimentées par l'impluvium des terrasses. La surface de ces citernes était même recouverte d'un mortier résistant et étanche. Les maisons puniques disposaient souvent d'un puits et on captait l'eau souterraine pour alimenter les fontaines publiques dont certaines avaient des dimensions monumentales, témoin la fontaine dite « des mille amphores » mise à jour à Carthage en 1919. Sur le site punique de Kerkouane, dans le Cap Bon tunisien, toutes les maisons ont des salles d'eau remarquables équipées de baignoires du type « baignoire-sabot83 ». Enfin, on a découvert d'excellentes canalisations souterraines dans les ruines de Kouriou à Chypre, preuve de la sophistication du système d'irrigation à l'aube de l'ère chrétienne.

On retiendra enfin qu'Aristote, dans son traité Meteorologia (Science des météores) distingue d'une part les eaux naturelles, automata, et d'autre part, celles où se révèle la main de l'homme, cheirometa ; pour le philosophe grec, il y a une frontière entre les eaux de sources, de fleuves et de rivières ou de mers et celles qui, pour être captées, nécessitaient des « oeuvres d'art et de génie » et ont donné naissance à la floraison des techniques gréco-romaines d'adduction d'eau avec thermes, fontaines, citernes, aqueducs et temples, dédiés aux dieux guérisseurs comme Mercure, Apollon, Diane ou Hercule, surtout près des sources thermales.

En réalité, les diverses civilisations humaines, tout au long de l'Histoire, sont fortement liées et dépendantes de l'eau et des systèmes aquatiques. Mère Nature est indissociable de l'élément liquide et le regard que ces civilisations ont porté sur elle, a donné naissance à une riche symbolique qui se retrouve partout, des croyances religieuses à l'art et à la poésie en passant par la conception des villes, l'architecture, le tracé des routes et des voies de communication.

La culture de l'eau n'est pas une notion à reléguer au magasin des antiquités, loin de là. « L'eau et la culture sont des fluides - concret pour l'un, immatériel pour l'autre - qui relient entre eux les membres d'une société humaine » écrit Jean-Louis Oliver de l'Académie de l'eau car cet élément est un ciment puissant de l'organisation et de la cohésion sociale des communautés humaines. C'est pourquoi, lorsque certains veulent détruire des peuples et les faire plier, aujourd'hui encore, ils ont d'abord essayé d'annihiler(84) leur culture de l'eau et son support matériel. Elevée au rang de valeur de référence, l'eau a toujours reflété, en fait, trois dimensions : sacrée, sociale et économique - même si des variations dans le temps et dans l'espace peuvent être observées(85).

Cette culture trouve sa place non seulement en égyptologie et en sinologie mais l'observateur attentif peut la découvrir aussi dans le monde actuel car la culture de l'eau, qu'on le veuille ou non, est constitutive de nos attitudes et de nos valeurs. Ces dernières ne font-elles pas continuellement référence aux générations futures ? Aux biens communs ? Au principe de durabilité ? L'eau n'accapare t-elle pas encore nos imaginaires, nos sensibilités, nos peurs et nos non-dits sinon comment expliquer cet engouement pour la présence de l'eau sur Mars ou sur d'autres planètes et cette fascination pour tout ce qui se rapporte au naufrage du Titanic ou à l'expédition de La Pérouse ? Comment faire fi de la pesanteur et du poids émotionnels de cet élément constitutif de nos cellules, de nos fluides biologiques et qui nous a vus se développer dans le sein maternel ?

Les progrès de la Science et de la Technique ont permis, entre autres, la production de la houille blanche, le développement industriel, la navigation fluviale, l'irrigation, l'alimentation en eau et l'assainissement des villes et des mégalopoles, le dessalement des eaux saumâtres et salées ; ce qui a permis à une large fraction de l'Humanité de jouir de conditions de vie, de confort, de santé et de sécurité comme l'Histoire n'en a guère observé auparavant. Paris et Londres n'ont atteint le million d'habitants que grâce à la révolution pastorienne et quand elles ont été dotées de l'eau courante et d'un réseau d'égouts. Mais ce type de retombées peut aller bien plus loin que l'assainissement et la santé. Erik Swyngedow, urbaniste et géographe à l'Université d'Oxford, montre en effet que la modernisation de l'Etat espagnol est allée de pair avec des changements fondamentaux dans les méthodes d'utilisation de l'eau et que la culture de l'eau, les politiques de l'eau et l'ingénierie liée à l'eau ont joué un rôle clé dans la formation de la société espagnole : « Rien ou presque dans le paysage social, économique et écologique contemporain espagnol ne peut être compris sans une référence explicite à la position en évolution de l'eau dans la société espagnole telle qu'elle apparaît sous nos yeux (86) » écrit-il. Peu nombreux sont nos contemporains qui mesurent à sa juste valeur notre énorme dépendance vis-à-vis de l'eau - devenue « invisible » dans nos modes de vie ; pourtant, la production d'un litre d'essence ou celle d'une puce électronique exige 18 et 1300 litres l'eau respectivement. Pour ne donner que l'exemple de la France, on notera que la canicule de l'été 2003 a eu une incidence sur la marche des centrales nucléaires(87) et que les inondations de l'hiver suivant, en décembre 2003, ont également créé des difficultés pour la centrale de Cruas dans l'Ardèche car l'eau de refroidissement puisée dans la rivière était trop chargée en débris végétaux divers ! Ainsi, une industrie de pointe, une industrie phare de notre époque comme le nucléaire est tributaire de cet élément.

Comme on est loin de ce paradigme de « la domination et de la maîtrise de la Nature » et combien dérisoire nous paraît le geste du Doge de Venise qui jetait rituellement en mer, chaque année, un anneau « en signe de domination réelle et perpétuelle » !

Développement socio-économique et culturel voire stabilité et pérennité politiques(88) sont étroitement liés à l'approvisionnement en eau des peuples. M. Zhu Rongji, premier ministre chinois, a reconnu dans le journal Le Monde (18 août 2001) que « la pénurie d'eau est un sérieux obstacle au développement économique et social de la Chine ». Obstacle d'autant plus sérieux que la culture chinoise de l'eau a toujours rendu les gouvernants responsables de la bonne gestion de la ressource. Jadis, en Chine, en cas de catastrophes ou quand les rivières débordaient, on avait la preuve que l'empereur ne méritait plus ses fonctions et bien des dynasties ont été emportées par des inondations(89) !

(82) Philip Ball, « H2O. A biography of water », Phoenix, London, 2004. Cet auteur remarque que le terme anglais « abode » (domicile, résidence) est dérivé du farsi abad. On notera aussi que, parmi les idéogrammes chinois, les deux caractères désignant le chinois et le français ont la même clé, à savoir celle de l'eau...Pourquoi la clé de l'eau ? Le caractère qui désigne le chinois et qui se prononce han était à l'origine le nom d'une rivière. Quant au caractère se prononçant fa qu'on a choisi pour désigner le français, il signifie la loi ; car aux yeux des anciens, une eau vive qui coule incarne la loi naturelle de la vie (François Cheng, « Le dialogue », Desclée de Brouwer, Paris, 2002, p.94). Pour Jacques Berque, les idéogrammes traduisant les notions juridiques commencent par ce qu'on appelle « la clef de l'eau », « tellement toutes ces notions d'organisation sociale présupposent le travail hydraulique » (L'Orient second, Gallimard, Paris, 1970).

(83) Ammar Mahjoubi et Hédi Slim, « La maîtrise de l'eau à l'époque antique », El Madar, revue de la Cité des Sciences de Tunis, Numéro spécial, 1993.

(84) a- Peter N.Spotts, « Sauver le jardin d'Eden irakien, une urgence », Christian Science Monitor in Courrier International n° 649,10-16 avril 2003, p.61

b- « Les experts au chevet des marais d'Irak », Le Figaro, 22 février 2005.

(85) a- Georges Vigarello, « Le propre et le sale. L'hygiène du corps depuis le Moyen Age », Editions du Seuil, Paris, 1985

b- Sabine Barles, « La ville délétère. Médecins et ingénieurs dans l'espace urbain », Editions Champ Vallon, Seyssel, 1999

(87) Les températures élevées ont entraîné un réchauffement des cours d'eau d'où une température de rejet dans le milieu récepteur supérieure à celle prévue comme ayant un impact sur la faune et la flore. L'arrêté du 12 août 2003 a autorisé des dépassements ponctuels et limités. Aucun effet négatif n'a été relevé.

(88) Pour ne prendre qu'un seul exemple, Joseph Ki - Zerbo rapporte qu'« en février 1974, le Parlement (du Burkina-Faso) est dissous, les activités politiques interdites et la Constitution abrogée à la suite d'un coup d'Etat militaire. Le pays vivait une tension politique motivée par la sécheresse qui sévissait depuis des années dans le Sahel » ( in « A quand l'Afrique ? Entretiens avec René Holenstein », Editions de l'Aube, Paris, 2004). On signalera aussi que le Front Islamique du Salut (FIS) a été fondé, en Algérie, suite à une émeute provoquée par le manque d'eau en 1988 (Hugues Le Masson, « Le marché de l'eau dans les PVD », Revue des Ingénieurs (Mines), n° 386, juin 2000, p.21-22).

(89) Marie-France Caïs, Marie-José Del Rey et Jean-Pierre Ribaut, « L'eau et la vie. Enjeux, perspectives et visions culturelles », Editions Charles-Léopold Mayer, Paris, 1999.