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Rapport n°5 : Symbolique et culture de l'eau
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Sommaire du rapport n°5
- Eau : culture et civilisation
- Eau, environnement et société
- Eau : culture et civilisation
Eau, environnement et société
Héritage naturel, l'eau marque de façon indélébile l'identité des peuples comme elle imprime sa remarquable empreinte sur leurs terroirs. Pour s'en convaincre, il suffit d'observer les communautés le long du Gange, de l'Orénoque ou de la Volga et aujourd'hui, un Bernois peut - il s'abstraire de l'Aar(90), Nantes peut-elle cesser de se mirer dans la Loire ou Heidelberg dans le Neckar si cher aux romantiques
La culture de l'eau renvoie d'abord et avant tout à une approche multiple et globale de la dimension environnementale, sociale, humaine, éthique, religieuse et économique des écosystèmes aquatiques(91). Ainsi, une étude de la Banque Mondiale conduite dans 64 villages du Rajasthan en Inde montre que la conservation, l'entretien et la gestion des bassins versants sont bien plus efficaces dans les villages où prévalent des niveaux élevés de confiance, de réseaux informels et de la solidarité que dans ceux où il y a peu de capital social(92). Par contre, au Malawi, les gens refusent l'eau du réseau et ses canalisations pensant que les autorités, en la traitant par le chlore, visent à réduire les naissances et à stopper la propagation de l'épidémie de sida(93) ! De même, à New York, certains juifs refusent de boire l'eau de la ville pourtant « considérée depuis un siècle comme une référence pour sa propreté », car non cachère parce qu'elle contient des copépodes(94) (crustacés microscopiques).
Depuis sa parution dans le Cosmos il y a quatre milliards et demi d'années, la dotation en eau de notre terre n'a pratiquement pas changé. Elle en a fait la Planète Bleue comme aiment à dire les astronautes qui la contemplent du haut de l'empyrée. Elle a imprimé sa marque sur notre environnement : massifs montagneux et forestiers, moraines, gouffres, déserts, glaciers, cheminées de fée, vallées et canyons portent la marque séculaire du lent et continuel travail de cet élément - aux propriétés physico-chimiques exceptionnelles - qui dicte ainsi nos conditions de vie car sol et eau ne sont que l'avers et le revers d'une même pièce de monnaie.
Comprendre la culture de l'eau est essentiel pour bien gérer la ressource dans le respect des racines des bénéficiaires, racines qui plongent profondément dans leurs données géographiques, historiques et religieuses comme on l'a déjà dit.
François Cheng montre de manière on ne peut plus claire comment ces données sont entrées en synergie dans le cas de la Chine ancienne pour modeler profondément l'idéologie et le pouvoir quand il écrit : « Pour des raisons géographiques - l'océan à l'Est, la chaîne de l'Himalaya au Sud-Ouest, les régions désertiques au Nord-Ouest -, la lente gestation de la Chine archaïque fut longtemps confinée dans ses limites naturelles. Mais, à l'intérieur de ce vaste territoire parcouru, d'Ouest en Est, par des fleuves parallèles, que de conflits d'autorité et de querelles d'ordre idéologique entre les royaumes et les écoles de pensée ! ... Finalement s'en sont dégagés deux grands courants, dont la naissance, à l'origine, peut être située par rapport aux deux fleuves : le confucianisme, dans la plaine centrale du Nord, arrosée par le fleuve Jaune, et le taoïsme, dans le bassin du Yangzi, au centre Sud. Si le confucianisme, soucieux de l'engagement de l'homme au sein de l'univers et de la société, animé de principes éthiques, a été adopté par le pouvoir comme doctrine d'Etat (et du coup sclérosé et rétréci par cette adoption même), le taoïsme ne cesse souterrainement de s'opposer à lui en prônant l'idéal de la liberté de l'esprit humain et la communion totale avec la nature(95) ».
De même, les règles du savoir-vivre en Afrique font que l'offrande de l'eau de bienvenue est un élément clé de la culture de l'eau des peuples et trouve son origine dans l'organisation même de la communauté voire sa conception de la propriété privée. L'historien Joseph Ki-Zerbo explique : « L'eau, par exemple, ne se vendait pas au prix du marché. Il m'est arrivé de nombreuses fois dans la brousse du Burkina Faso, quand je tombais en panne, qu'une fillette s'approche de moi pour m'offrir de l'eau. Personne ne lui avait demandé cette eau, mais c'est un droit pour ceux qui viennent d'ailleurs au point que le dicton dit : « L'étranger, c'est l'eau... » Dans le système africain, la propriété a toujours été minimale. La production est restée beaucoup plus longtemps confinée au niveau familial, clanique- dans un contexte où il n'y avait pas pénurie de terres. Si bien que la course à la propriété dans les rapports de production ne fut pas un des grands moteurs du processus du développement économique en Afrique. En outre, dans ce système, on avait pris des précautions pour éviter que certains n'accaparent le capital sol. Dans le modèle de base de cette organisation, la communauté et les individus avaient des droits sur le sol. Il y avait des propriétaires éminents, à savoir la famille, le village ou la collectivité de la chefferie traditionnelle. Et la propriété réelle était en fait un usufruit. Ce n'était pas une propriété à la romaine « abus, usus, fructus » c'est à dire l'usage, le fruit et la propriété affectée à une seule personne jusqu'à l'abus(96) ».
De bien graves incompréhensions peuvent naître si on n'intègre pas ce type de données culturelles dans la gestion et l'aménagement des ressources naturelles.
L'archéologie prouve que, vers 3800 avant J.C., ce sont les progrès de l'irrigation qui ont permis la forte progression démographique observée au Proche-Orient(97).
L'inondation dirigée du Nil, le fleuve-dieu, remonterait au règne du pharaon Ménès vers 3200 avant J.C. Vers 3000 avant J.C., la répartition de la crue du Nil a nécessité la tenue d'un cadastre et la mise au point du nilomètre pour mesurer la hauteur de l'eau à Memphis ; ce qui permettait au pharaon de déterminer le taux d'imposition sur les récoltes car, bien évidemment, plus importante est la crue du fleuve, meilleurs sont les récoltes et les rendements.
Pour certains historiens, la crue nilotique a catalysé sinon permis ainsi l'avènement de l'écriture voire de la géométrie et de l'arithmétique : « L'écriture, comme la géométrie en Egypte antique, provient de la fixation de la population. Tant que les gens étaient dans le Sahara, personne ne se souciait de noter quoi que ce soit ; il y avait de l'espace à profusion. Mais à partir du moment où a commencé la désertification, les gens se sont engouffrés dans la vallée du Nil. La densité a augmenté, et il a fallu s'organiser pour savoir qui était installé et à quel endroit. La démarcation a amené l'idée de la computation, de l'écriture et du dessin qu'on utilisait pour garder les traces de la propriété(98) ».
(89) Marie-France Caïs, Marie-José Del Rey et Jean-Pierre Ribaut, « L'eau et la vie. Enjeux, perspectives et visions culturelles », Editions Charles-Léopold Mayer, Paris, 1999.
(90) Lire le bel article consacré à l'Aar écrit par Adrien Bron in « La Tribune de Genève », 30 août 2004, p.9
(91) Robert Costanza et al., « The value of the world's ecosystem services and natural capital », Nature, 15 mai 1997, p. 254 - 260 et Kate Selincourt, « Can you cost the Earth ? », New Scientist, 15 avril 1995, p.44-45
(92) « State of the world 2004 », Worldwatch Institute, Washington D.C., 2004, p. 172 traduit en français par Mohamed Larbi Bouguerra, « La consommation assassine », Editions Charles - Léopold Mayer, Paris, 2005, p.250.
(93) Site du Forum Mondial de l'eau (Kyoto) consulté le 15 avril 2005.
(94) Michaël Brick, « Something's in the water and it may not be kosher », New York Times - Le Monde du 13-14 juin 2004.
(95) François Cheng, « Le dialogue », Desclée de Brouwer- Presses littéraires et artistiques de Shangai, Paris, 2002.
(96) Joseph Ki-Zerbo, « A quand l'Afrique ? Entretiens avec René Holenstein », Editions de l'Aube, Paris, 2004.
(97) Pierre Gentelle, « Traces d'eau. Un géographe chez les archéologues », Belin, Paris, 2003.
(98) Réf.15