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Rapport n°5 : Symbolique et culture de l'eau
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Sommaire du rapport n°5
- Eau : culture et civilisation
- Des usages de la culture de l'eau
- Eau : culture et civilisation
Des usages de la culture de l'eau
La culture de l'eau a eu des manifestations fort diverses qui ont évolué au cours des âges en prenant de multiples expressions. Elle a permis de diffuser des techniques, des comportements, des goûts de raffinement, de donner au pouvoir central l'occasion de se manifester...
L'historien Georges Vigarello a montré comment « le regard sur l'eau » se modifie en France autour du XVe siècle, en particulier sous l'effet des grandes épidémies ; alors naît le concept de « l'eau hostile » qui va jusqu'à rejeter « le lavage des corps » à l'eau et le remplacer par un simple « essuyage » utilisant peu de liquide voire pas du tout. Persiste le seul lavage des mains au lever et avant les repas, « rite de purification » qui rappelle le caractère sacré du repas. Vigarello montre les nouveaux rôles dévolus à l'eau par la société. Evoquant la construction du château de Versailles, il parle de « théâtralisation des jeux aquatiques » à la gloire du Roi Soleil : « L'appartement de bains et la baignoire de marbre que Louis XIV a installés à Versailles dans un geste ostentatoire... laisse place... au logement du comte de Toulouse... Après divers avatars, la baignoire devient... bassin de jardin. L'objet s'intègre à un autre circuit de l'eau, élaboré seulement pour l'oeil... L'eau si coûteuse, dont la machinerie rythme l'ordre des parcs, est, au XVIIe siècle, faite d'abord pour les cascades et les jets. Elle doit séduire la vue. Son ballet est signe de profusion et de puissance. Il est signe de maîtrise souveraine sur une matière largement capricieuse(109) ».
En Inde, l'empire maurya (300 à 400 ans avant J.C.) se développe dans le cours moyen du Gange. Le célèbre texte de l'Arthaçâstra (Enseignement du profit), écrit peut être par l'empereur Ashoka, traite notamment des exemptions d'impôt en faveur des équipements hydrauliques : « Pour des réservoirs et des digues qui viennent d'être construits, on accorde une exemption d'impôts de cinq ans ; pour la restauration de ceux qui étaient en ruine ou abandonnés, une exemption de quatre ans ; pour le nettoiement de ceux comblés par les mauvaises herbes, trois ans... Le propriétaire a le droit de vendre ou d'hypothéquer ces installations. Il peut céder l'eau contre une part du profit des champs, enclos et jardins irrigués grâce à ses canaux et ses bassins... Si quelqu'un abandonne une entreprise collective d'irrigation, ses ouvriers... devront néanmoins finir le travail et il partagera les frais sans partager les avantages... ».Le texte codifie la vente d'eau, il impose des pénalités à ceux qui laissent sans entretien les ouvrages d'irrigation et il exempte d'impôts les régions qui fournissent beaucoup de main-d'œuvre pour la construction des digues en particulier(110).
Le grand historien de l'Islam Claude Cahen, évoquant la question de l'eau à la période classique (jusqu'au XIe siècle) écrit, soulignant les apports de l'Islam en matière de techniques hydrauliques et d'agriculture irriguée :« Le problème de l'eau était presque partout aigu, et les terres se distinguaient essentiellement selon qu'elles devaient ou non être irriguées artificiellement, et le pouvaient ou non. Aussi avait-on depuis l'Antiquité développé en Orient divers types de machines élévatoires d'eau, depuis le balancier ou treuil relevant un maigre seau d'eau du fond d'un puits jusqu'aux roues à godets (norias) qui montaient sur la berge l'eau des rivières ou des canaux ; c'est l'Islam qui les répandit en Occident ». Karl Marx va même jusqu'à dire : « La canalisation, tel a été le secret de l'épanouissement de l'industrie en Espagne et en Sicile sous la domination arabe(111) ». Et de fait, Cahen insiste sur le foisonnement de traités relatifs à l'irrigation - qui suppose « une administration vigilante » - que les musulmans écriront à l'usage des pays conquis et qui traitent du tracé, de l'entretien, de l'alimentation... soulignant que « les Omayyades et les Abbassides y apportèrent les uns et les autres grand soin en Syrie comme en Iraq, parfois au prix des doléances des paysans levés pour les corvées. »
L'éminent historien ajoute : « Les territoires d'Asie centrale... avaient une réputation spéciale pour la qualité de leur système d'irrigation ; mais on en pourrait dire autant de bien des régions d'Iran, d'Iraq et de Mésopotamie, de Syrie, d'Ifrikiya (Tunisie), des huertas (jardins) andalous. L'Iran et le Maghreb avaient des canaux souterrains préservant l'eau de l'évaporation, et l'Iran peut-être de vrais barrages-réservoirs. » Parlant du cas particulier de l'Egypte caractérisée par la crue périodique du Nil et le rôle du fameux nilomètre de Fustat(112) qui en mesurait chaque année la hauteur « d'après laquelle l'Administration réglait l'utilisation des bassins riverains, la mise en culture des terrains irrigués, et naturellement les impôts qui en résultaient ». Cahen montre que l'Islam a établi « partout de simples mais précises dispositions permettant de répartir équitablement les quotas d'eau entre les ayants droit ». « Naturellement », ajoute-t-il, « l'entretien d'un système d'irrigation suppose l'ordre public, un abandon même local pouvant entraîner des désastres longs à réparer ; en gros, il n'y eut pas de tels désastres... et l'opinion condamnait sévèrement les guerriers qui détérioraient les installations vitales... L'eau, à côté du besoin de sécurité, explique que l'habitat presque partout ait été groupé, sans maisons dispersées près des exploitations(113) ». Jacques Berque, étudiant le Maghreb central entre les XVe et XXe siècle, relève que les cadis (juges) saisis des litiges agricoles condamnent les communes incapables de réparer les vannes d'irrigation et écrit : « La construction et l'entretien des ouvrages d'art supposent en effet la régularité fiscale et le maintien de l'ordre ». Cet auteur note qu'en cas de division des parcelles ou d'héritage, il est fréquent que les juges saisis des différents relatifs à ce type d'affaires laissent dans l'indivision les puits, les réservoirs et les citernes pour « faire subsister l'ensemble du verger ».
Ainsi, travaillant sur la Ghouta(114) de Damas et ses complexes tours d'eau, Jean Weurlesse relève tout le florilège des tours et des artifices mis en oeuvre par la société pour s'emparer du précieux liquide : « L'appropriation de la terre et de l'eau a, de tout temps, suscité les ambitions, les passions et les conflits et sanctionné la domination de telle ou de telle classe sociale. La Huerta comme le Haouz de Marrakech ou la Ghouta de Damas porte ainsi témoignage des « mille cicatrices qu'y ont laissées les passions individuelles... ; chaque inflexion de canal, chaque détour, chaque remords de l'eau qui hésite, fuit, revient presque sur ses pas, représente une volonté personnelle, une ambition réalisée ou un effort déçu ».
Les Arabes eux-mêmes, n'étant pas agriculteurs, apporteront peu sur le plan technique s'agissant de l'irrigation ou de l'agriculture ; mais le pouvoir qu'ils établiront, devenus musulmans, diffusera les techniques d'exhaure de l'eau et de l'irrigation - ainsi que, notamment, les moulins flottants sur les rivières fournissant l'énergie aux pressoirs à sucre ou à huile - et installera, dans les pays conquis, une autorité et une administration « hydrauliques » régies par les principes de la nouvelle foi qui assimileront les savoirs autochtones iraniens, égyptiens, syriens d'où jaillira la civilisation arabo-musulmane de l'eau. Il n'en demeure pas moins que, en ce qui concerne les droits en terre d'Islam, tous les actes doivent être guidés par les règles de la chariâ, qui sont des commandements d'origine divine interprétés par les hommes.
Fernand Braudel montre que cet état de choses a perduré quand il écrit, soulignant le rôle de l'Islam « qui entoure la ville « d'oasis », « d'huertas » : « De Damas à Valence, du Yémen à Elche et Alicante, on peut suivre, derrière la similitude des techniques d'irrigation, le cheminement de deux traditions qui règlent le partage de l'eau, et fondent deux types de société, l'une aristocratique, l'autre plus égalitaire. Ici la propriété de l'eau, distincte de celle de la terre, assure le pouvoir de ceux qui la détiennent, et en vendent l'usage, sur les agriculteurs. Là, au contraire, l'eau est un droit gratuit pour les propriétaires des terres irriguées, qui se regroupent en communautés capables d'assurer l'entretien des barrages et des canaux et d'arbitrer elles- mêmes leurs conflits... (115) ».
C'est ainsi qu'au Maroc Central, de nos jours, l'eau est objet de propriété, à l'égal de la maison ou du bétail. On peut hériter d'un champ mais pas de son eau d'irrigation qui peut être la part d'un autre héritier. Droits sur la terre et droits sur l'eau sont dissociés.
On peut louer aussi bien des droits sur l'eau voire emprunter ou prêter l'eau qui revient à une parcelle. Un droit coutumier très complexe - en dépit de la simplicité technique de la question - règle tous les aspects de cette propriété de l'eau(116).
Cette situation se retrouve aussi, avec des variantes locales, dans les oasis algériennes ainsi que dans celles du Jérid tunisien (Tozeur, Nefta, Degache...) : vers 1890 note l'abbé Bauron après une longue étude de l'oasis de Tozeur, « des troncs de palmiers, couchés en travers des canaux, ne laissent passer l'eau que suivant les encoches taillées dans leur épaisseur et opèrent automatiquement la répartition de l'eau d'irrigation. Un gardien est chargé d'ouvrir ces encoches ou de les fermer avec de la terre glaise suivant qu'il faut remplir les séguias ou suspendre l'écoulement ». Aujourd'hui, des motopompes sont à l'oeuvre mais les parcelles sont souvent abandonnées d'autant que l'eau de l'oasis est fort convoitée par d'autres utilisateurs : les hôtels, les industriels.
Pourtant, dans l'oasis, le chant du poète résonne encore et appelle à la distribution équitable de l'eau :
« ...Il y a une chose que tu ne dois
jamais voler, même en rêve,
ni pour sauver un homme,
c'est l'eau, l'eau sacrée de mes sources,
l'eau que les Sages de la djemma(117)
distribuent à chacun suivant le nombre
de ses palmiers et de ses bêtes(118) ».
Quoiqu'il en soit, la rareté de l'eau au Maghreb et au Moyen Orient est un fait incontournable. Le mot d'ordre de la révolution nassérienne de 1952 « Donner de l'eau potable propre à tout le peuple » est hélas loin d'être une réalité que ce soit en Egypte ou ailleurs dans la région.
Or, dans le passé, ces sociétés, pour gérer la ressource, ont mis en oeuvre une extraordinaire et riche palette de techniques hydrauliques ainsi qu'une « éblouissante virtuosité sociale » (Jean-Jacques Perennès). Sans que cela soit de manière égalitaire car souvent l'eau est « l'amie du riche » dit l'adage local et, pour se protéger, le fellah était contraint de se mettre sous la protection du marabout et de sa zaouia. « L'eau, dans ces régions », écrit Bedoucha Albergoni, « raconte l'histoire de la société.» Mais, conclut Jean-Jacques Perennès, « cet ordre-là est révolu, pulvérisé sous les coups conjugués des mutations coloniales et postcoloniales. Partout au Maghreb prévaut une utilisation minière de l'eau. C'est désormais à l'Etat de fixer les règles et un prix qui hâtent la prise de conscience que l'eau est un bien rare, précieux et menacé(119) ».
(109) Réf.4a
(110) Marinette Dambuyant, « Un Etat à haut commandement économique :l'Inde de Kautilya », La Pensée, n° 151, Juin 1970.
(111) Karl Marx, « Le Capital », La Pléiade, Gallimard, Paris, 1963.
112 Nom donné par les Arabes au Caire lors de sa fondation.
(113) Claude Cahen, « L'Islam. Des origines au début de l'Empire ottoman », Hachette Littérature, 1997, Paris.
(114) Oasis irriguée par le Barada descendant des montagnes de l'Anti-Liban.
(115) Fernand Braudel, « La Méditerranée.L'espace et l'histoire », Champs Flammarion, Paris, 1985.
(116) « La conquête de l'eau », Clifford G.Geertz, Dossier pour un débat n° 44, Fondation pour le progrès de l'homme, Paris, 1995.
(117) Assemblée traditionnelle de la communauté
(118) « Paroles de Touaregs », Textes présentés par Maguy Vautier, Albin Michel, Paris, date non indiquée, p.18-19
(119) Jean-Jacques Perennès, « L'eau et les hommes au Maghreb.Contribution à une politique de l'eau en Méditerranée », Karthala, Paris, 1993