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Rapport n°5 : Symbolique et culture de l'eau
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Sommaire du rapport n°5
- Eau : culture et civilisation
- La maîtrise de l'eau : un enjeu collectif
- Eau : culture et civilisation
La maîtrise de l'eau : un enjeu collectif
En fait, les quatre plus anciennes des grandes civilisations - Egypte, Chine, Mésopotamie et Harrapan - ont vu le jour sur le bord des fleuves et dans les plaines enrichies par leurs limons. Elles instaureront du reste souvent et pour longtemps des « sociétés hydrauliques(99) » - car la maîtrise de l'eau est une affaire collective - contrôlant par le pouvoir l'économie, la répartition des eaux et la liaison avec les dieux et le sacré. Cela est vrai de la civilisation mésopotamienne qui a fleuri - « entre les deux fleuves », expression arabe désignant l'Irak - dans la région qu'enveloppent le Tigre et l'Euphrate. Cette région a vu naître l'agriculture - qui a permis à l'homme de se libérer des lois de son milieu - mais elle a été aussi le berceau de l'irrigation et la patrie des fameux jardins suspendus de Babylone et a englobé, au final, le « Croissant fertile » de la Phénicie, de l'Assyrie et de Babylonie.
Il en est de même de la culture Harrapan (du nom d'une des plus anciennes villes de la terre, Harrapa dans le Pendjab, fondée il y a plus de 5000 ans) dont le berceau est l'Indus (le Pakistan actuel, « don de l'Indus(100) ») et qui atteignit son apogée vers la fin du IIIème millénaire avant notre ère. Comme l'égyptienne, la civilisation Harrapan voit le jour dans une plaine aride à travers laquelle court un fleuve majestueux. On a découvert, à ce jour, plus de mille villes harrapan. Installés dans un pays soumis tour à tour aux caprices du fleuve et à de terribles sécheresses, les habitants de ces cités avaient fait preuve d'une ingéniosité peu commune, détournant les courants et conservant le précieux liquide pour les phases les plus chaudes de l'année. La grande ville de Mohenjo Daro, dans le Sind, sur les bords du grand fleuve, possédait, outre un système de drainage des eaux, un bain public aux dimensions imposantes. Ses habitants vénéraient l'eau des puits - qui venait des entrailles de la terre - reflet du Ciel et capteur des forces telluriques. Les inondations de la mousson étaient considérées comme « don du Ciel. » Sous les Perses, les techniques d'extraction de l'eau se perfectionnent et les puits à roue deviennent monnaie courante : l'agriculture et l'élevage prospèrent. Au XVIIe siècle, un sultan venu d'Afghanistan, Ali Mardan Khan, dessine les fameux jardins de Shalimar, à Lahore, d'un raffinement inouï et qui témoignent d'un haut niveau de technicité dans la maîtrise de l'eau. Aujourd'hui, le système hydraulique pakistanais irrigue 14 millions d'hectares - « une irrigation nécessaire et vitale » aux dires du géographe Franck Auriac qui poursuit : « L'aménagement hydraulique est une affaire d'Etat... Aux steppes et au désert ont succédé des paysages dont la régularité du maillage est un modèle de référence, dans un espace ordonné par l'eau... (101) ».
La Chine doit, en grande partie, sa civilisation séculaire aux puissants fleuves que sont le Yangtsé et le fleuve Jaune qui descendent du plateau tibétain. Vers 1200 avant J.C., le Zhouli est un manuel chinois d'hydraulique et d'hydrologie.
En fait, les Chinois vénèrent et craignent l'eau : leur pays n'est- il pas une terre de sécheresse et d'inondations ? C'est pour cette raison que l'Empire du Milieu a déifié Li Bing, gouverneur, vers 250 avant J.C, de l'actuelle province de Sichuan, un génie de l'hydraulique qui a construit le premier barrage sur la rivière Minjiang, un affluent du Yangtzé. Il inventa un réseau de canaux : ouverts, ils permettaient l'irrigation, fermés, ils contrôlaient les crues. Li Bing plaça trois statues d'hommes dans la rivière pour en surveiller les flots. Si les pieds sont visibles, la sécheresse est là : on ouvre alors les vannes du barrage. Si les épaules sont submergées, l'inondation menace et elles sont fermées. Dès lors, la maîtrise de l'eau ne cessa de progresser et les Chinois installèrent des réseaux sophistiqués de conduites en bambou pour irriguer les champs et alimenter les villes dès 1089 à Hangzhou et en 1096 à Canton. Dans l'ancienne Chine, l'organe central du pouvoir était divisé en six ministères, le Xingbu avait pour attribution les travaux, la construction et l'eau. Les Chinois ont même construit des horloges hydrauliques reproduisant le mouvement des « trois luminaires » - le soleil, la lune et certains astres - qui étaient d'une grande importance pour l'établissement du calendrier et pour la divination astrologique(102), deux attributs exclusifs majeurs du pouvoir impérial. Les Arabes excelleront, par la suite, dans la construction de ce type d'horloges(103) et le don d'une de ces horloges à l'empereur Charlemagne par le calife Haroun Errachid émerveillera la cour franque vers 800.
En outre, les Chinois sont reconnaissants à l'eau de leur avoir permis de découvrir... le sel ! Ce produit essentiel n'a-t-il pas été découvert, en 6000 avant J.C. dans le lac Yuncheng(104) et la tradition chinoise ne professe- t- elle pas que l'eau, le sel et le soja suffisent au sage pour se maintenir en vie ?
L'eau et la montagne sont fondamentales pour comprendre la civilisation chinoise, sa culture, ses croyances, sa peinture, sa philosophie, son art de vivre, ses exploits guerriers(105)... L'art pictural chinois, par exemple, peint des « Montagnes Célestes », ce qui ne serait rien d'autre qu'« une quête du sacré entre le shan (la montagne) et le shui (l'eau), une méditation sur la condition humaine entre la nature et le divin, entre le poète et le peintre, entre le Ciel et la Terre.»
C'est ainsi que Lan Ying, à l'époque Ming (1368 - 1644), peignit un album dans lequel chaque feuille montre des ruisseaux s'écoulant tranquillement, peinture métaphorique exprimant la conviction de l'artiste que l'homme vivant en société, doit rester serein et laisser son existence s'écouler à l'image de l'eau qui court dans la rivière.
La culture de l'homme sage, en Chine, est née au fil des ans comme « une prise de conscience de la dimension spirituelle de la montagne et de l'eau, et de la nature en général. » Ce sage appliquant le principe du Guandao vise à « développer une philosophie de la vie semblable à la loi de l'eau qui s'écoule silencieusement, naturellement, sans jamais revenir en arrière(106) ».
Dans la Chine d'aujourd'hui, certaines considérations dénuées de spiritualité s'expriment. Ainsi, un paysan à qui l'on demandait pourquoi le lieu de pèlerinage dans la cour de la famille était non entretenu répondit : « Nous avions l'habitude de prier pour avoir de la pluie mais maintenant nous avons l'irrigation(107) ».
Mais, il faut nuancer car l'année de la Chine en France a permis d'apprendre, par exemple, qu'à Chongwu (Fujian) toutes les écoles organisent une réunion hebdomadaire au bord de la Mer de Chine - considérée comme un lien fort et constitutif du peuple chinois- pour rendre hommage à la Nature et pour en inscrire le respect dans l'inconscient des jeunes. De même, au Yunnan, les sorciers hani se réunissent aujourd'hui encore, pour répartir l'eau équitablement entre les rizières. Autre exemple : l'opposition au barrage des Trois Gorges trouve une de ses racines les plus fortes dans le fait que les eaux du gigantesque ouvrage vont submerger les cimetières et empêcher ainsi la célébration du culte rendu aux ancêtres.
On peut appliquer à cette situation ce que Jacques Berque disait du percement du canal de Suez : «La technique est loin d'être ontologiquement neutre. On sait aujourd'hui que, contrairement à ce que présumaient les positivistes, loin d'éliminer le questionnement métaphysique, elle le provoque et le façonne(108) ».
(99) Karl Wittfogel ; « Le despotisme oriental », Editions de Minuit, Paris, 1964.
(100) Ce qui renvoie au modèle du Nil et de l'Egypte (Roger Brunet (sous la direction de), « Géographie universelle », Belin - Reclus, Paris, 1995)
(101) Réf 15.
(102) David S. Landes, « L'heure qu'il est. Les horloges, la mesure du temps et la formation du monde moderne », Gallimard, Paris, 1987.
(103) Donald R. Hill, « Arabic water clocks », Sources and studies in the history of Arabic-Islamic Science, History of technology series, n° 4, Alep University, Alep (Syria), 1981.
(104) Mark Kurlansky, « Salt : a world history », Princeton University Press, Princeton, 2002.
(105) Les hagiographes de Mao Tsé Toung (Le Grand Timonier, encore une référence à l'eau) font ressortir que, lors de la Longue Marche, Mao et l'Armée Rouge ont traversé au total 25 fleuves et 200 rivières.
(106) « Montagnes Célestes, Trésors des musées de Chine », Edité par la Réunion des Musées Nationaux, Paris, 2004.
(107) Marie-France Caïs, Marie-José Del Rey et Jean-Pierre Ribaut, « L'eau et la vie. Enjeux, perspectives et visions interculturelles », Editions Charles-Léopold Mayer, Paris, 1999.
(108) Jacques Berque, « L'intérieur du Maghreb », Gallimard, Paris, 1978, p.528.