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Rapport n°5 : Symbolique et culture de l'eau
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Sommaire du rapport n°5
- Introduction
Introduction
La plupart des religions, croyances, philosophies et visions du monde ont valorisé l'eau : baptismale, lustrale, bénite, vitale, purificatrice...
En Inde, une des cinq manifestations de Shiva a lieu dans l'eau car si ce grand dieu de l'hindouisme - à côté de Brahma et Vishnou - symbolise les forces de destruction, il n'en fait pas moins oeuvre de régénération. Ambivalence de l'eau et de ses représentations. Il en résulte que l'eau est sacrée en Inde et on y respecte le caractère divin des fleuves et, en période de sécheresse, écrit M. David Annoussamy, Président honoraire de la Cour Suprême de Madras :« L'invocation du dieu de la pluie a encore la faveur de la population. Même les gouvernements de certains Etats invitent tous les temples à organiser des prières.De la part de la population des sacrifices et des rites les plus insolites sont accomplis avec persévérance jusqu'à ce que l'eau finisse par tomber du ciel ».
Il en résulte, ajoute cet auteur, que l'idée des ingénieurs de relier les fleuves surabondants du nord du pays avec ceux du sud souffrant d'une pénurie chronique d'eau au moyen d'un gigantesque réseau de canaux, flatte le sentiment religieux des Indiens qui voient ainsi toutes les divinités du panthéon indien réunies et auront, à portée de main... l'eau du Gange et celle de la Cavéry.
On verra par la suite que l'homme ne dissocie guère la sphère physique de la technique et la sphère du l'histoire humaine, en Inde comme ailleurs, l'eau est un révélateur de bien des préjugés, des présupposés des hommes et de leur organisation sociale.
Pour autant, le concept valorisant l'eau a ainsi traversé les siècles. Et si l'on voit au Louvre la statue du dieu Horus versant de l'eau sur le Pharaon au cours d'une cérémonie de purification, on ne peut manquer d'être frappé par la photographie qui s'étale sur pratiquement toute la page du Financial Times (30-31 octobre 2004) : l'ex-roi du Cambodge, Norodom Sihanouk versant de l'eau bénite sur le nouveau souverain, son fils Norodom Sihamoni, à l'occasion de son couronnement.
Ce legs millénaire concernant l'eau continue, on le voit, à dicter à bien de nos contemporains leur attitude voire leur révérence et leur vénération pour cet élément. Ainsi, les évêques catholiques de Californie ont signé une lettre pastorale en mai 1999 appelant au respect du fleuve Columbia car il est un « élément moteur de la vie spirituelle de la région... qui ne doit pas être considéré uniquement comme une bête de somme de l'économie » (Los Angeles Times du 08 mai 1999). Dans le même ordre d'idées, rendant compte récemment du livre « Le Nil » de Robert Collins, Robert Rotberg, de l'Université Harvard de Boston, intitule ainsi sa recension dans le Christian Science Monitor : « Le Nil n'est pas seulement un fleuve » mettant en lumière le rôle nourricier de cette voie d'eau pour tant de brillantes civilisations. On pourrait en dire autant du Gange, de l'Indus, du Jourdain...
Prégnance de l'histoire qu'il faut dégager et mettre en lumière dans le monde contemporain pour se comprendre mutuellement et éviter mésententes, incompréhensions et conflits liés à l'eau avec leur triste cortège de victimes, de réfugiés, de souffrances et de tragédies comme l'illustre hélas ! à l'envi l'actualité.
Cette symbolique se retrouve aussi dans les pratiques et les savoirs traditionnels que ce soit au Maroc, au Népal ou sur les plateaux andins comme elle conditionne notre environnement et poursuit un dialogue continu entre l'histoire et les mythes et nos réalités quotidiennes. Cette symbolique est ainsi inscrite dans l'histoire, l'architecture, l'urbanisme et la toponymie du nord de la France par exemple comme le montre l'ouvrage d'André Guillerme « Les temps de l'eau. La cité, l'eau et les techniques » (Champ Vallon, Seyssel, 1983) qui a étudié le cas de Beauvais, d'Auxerre, de Rouen, de Soissons... et qui écrit : « Des quatre éléments qui structurent notre imaginaire social, l'eau est sans doute le plus fondamental - origine de toute chose et ultime égalisateur. L'histoire des techniques et, plus précisément, l'histoire de l'urbanisation occidentale possèdent un excellent révélateur avec les problèmes multiples liés à cette gestion de l'eau. A cet égard mythe et histoire matérielle et sociale mêlent leurs reflets dans le miroir que constitue le réseau hydrographique urbain » tant il est vrai comme le postule Campbell que les mythes nous aident à percevoir et à élaborer notre conscience collective sur le plan de la construction du discours et celui des insertions de l'expérience. De fait, le mythe et le symbole constituent des besoins fondamentaux de l'être humain à travers lesquels il exprime son imaginaire d'abord et sa pensée symbolique ensuite. Ils lui permettent d'affronter les problématiques majeures de la Vie, de la Mort et du Devenir comme celles du sacré, du profane, de l'interdit et du licite. L'eau est souvent le vecteur sinon l'interprète de cette pensée.
En réalité, l'eau est l'élément autour duquel se dévide l'écheveau de pratiquement toutes les croyances - de l'Egypte ancienne en passant par les animistes et l'Islam même quand elles esquivent les questions relatives à la cosmogonie tel le bouddhisme. On en a étudié rapidement les divers aspects dans ce travail car si l'eau est l'alpha et l'oméga de la vie, le pont entre « la matérialité et la spiritualité » envisagé par le philosophe Henri Bergson, il n'en demeure pas moins vrai que ses significations religieuses et symboliques sont innombrables, ambiguës parfois mais le plus souvent cohérentes. Il y a là un vaste chantier et un grand champ de réflexion quant aux correspondances, liens et interrelations que jettent entre elles, grâce à l'eau, les diverses croyances et idéologies humaines.
Bien des exemples permettront au lecteur de réaliser que, même si on laisse de côté certains aspects métaphysiques, il n'existe pratiquement pas de catégories d'expérience, de formes d'activité ou de champ idéologique où l'eau (ou sa magie) n'est pas omniprésente.
Les Sciences de la Nature semblent faire écho à la signification centrale de l'eau dans les croyances et les religions. L'hydrogène - « faiseur d'eau » en grec - l'un des deux constituants de la molécule d'eau(*) n'est-il pas le matériau primordial de la cosmologie moderne ? Pour certains auteurs, l'hydrogène serait la contrepartie scientifique de Nu, l'Esprit Divin des Anciens Egyptiens.
Bien sûr, la Science a fait l'expérience de quelques errements sur la question de l'eau puisque, pour la théorie du phlogistique - qui domina la chimie entre 1730 et 1760 - si l'humidité ou la vapeur apparaissent comme les grands transformateurs de la nature, l'eau en est « la prima materia ». « C'est elle qui forme la terre comme le confirment les expériences de van Helmont, Boyle et plus tard du Hamel : plantez un arbuste dans un pot ; il pousse par la seule adjonction d'eau pure, ce qui signifie qu'au bout de quelques années, cette eau s'est transformée en matière végétale qu'une distillation réduit à l'état de sels. Ainsi tous les corps solides, y compris la terre, sont générés à partir de l'eau par l'action des semences et des ferments ; même les gaz ne sont qu'une forme d'eau, la vapeur. » (André Guillerme, op.cit, p.178). Le grand Newton lui-même se trompera sur l'eau, prisonnier probablement de ses convictions alchimiques. Mais bientôt, heureusement, Antoine-Laurent Lavoisier allait mettre de l'ordre dans ce fatras en découvrant d'abord la composition de l'eau (1783) et en publiant ensuite son ouvrage fondamental « Traité élémentaire de chimie » (1789).
Quoiqu'il en soit, s'ouvre devant le chercheur, grâce à l'eau, un autre champ de réflexion relatif aux rapports entre les premières cosmogonies qui ont servi aux hommes à expliquer l'Univers, ses inconnues et ses mystères.
Gaston Bachelard écrivait dans « L'eau et les rêves » : « Ce n'est pas l'infini que je trouve dans les eaux, c'est la profondeur ».
A une échelle bien plus modeste, il s'agit pour nous d'explorer, dans ce qui suit, un peu cette profondeur car, comme Primo Lévi, nous sommes d'avis que « l'eau est liée à l'homme, plus, à la vie, par une familiarité de toujours, par un rapport de nécessité multiple en vertu duquel son unicité se dissimule sous le vêtement de l'habitude ». (in « Le système périodique »)
Ce faisant, on verra que la symbolique a ainsi fondé une culture de l'eau qui se manifeste - pour qui veut bien s'y intéresser - partout sur terre et dans toutes les civilisations humaines.
(*) Détail à relever : la formule chimique la plus connue au monde est celle de l'eau : H2O.