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Rapport n°5 : Symbolique et culture de l'eau
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Sommaire du rapport n°5
- Mythes, cosmogonies, symbolique et culture de l'eau
- La symbolique africaine de l'eau et ses retombées
- Mythes, cosmogonies, symbolique et culture de l'eau
La symbolique africaine de l'eau et ses retombées
L'eau est source de vie, élément régénérateur et liquide purificateur, elle est, en outre, à l'origine du monde. Innombrables sont les significations symboliques attachées à l'eau dans les traditions et les cultures du Continent noir.
De plus, elle a la capacité de guérir, de rajeunir voire de tuer puisqu'elle est en mesure de « faire sortir la vie de la mort et d'amener la mort sur la vie ». Pour preuve de ces vertus, il suffit de considérer l'eau qu'utilise le guérisseur, le sorcier ou le jeteur de sort ; de plus, véhicule du sacré, l'eau sert dans diverses techniques divinatoires comme la potamancie ou l'hydromancie.
Le grand poète Birago Diop rappelle : « Ceux qui sont morts ne sont jamais partis.../ Ils sont dans l'eau qui coule/ Ils sont dans l'eau qui dort/ Les morts ne sont pas morts/ Ecoute plus souvent/ Les choses que les êtres/ Entends la voix de l'eau(16) ».
Mais est-ce de la même mort que parlent le poète africain et le philosophe grec ou français ?
Selon Gaston Bachelard en effet, pour Héraclite d'Ephèse, la mort, c'est l'eau même :
« C'est mort pour les âmes que de devenir eau(17) », « une mort qui nous emporte au loin avec le courant, comme le courant » ajoute Bachelard.
Iba Ndiaye Diadji(18) s'aventure même dans l'ontologie quand il parle de « la nature aquatique de l'« être » africain.».
Joseph Ki-Zerbo, ce grand Sage africain, donne quelques pistes précieuses pour comprendre
la symbolique de l'eau :
« Dans ma langue maternelle, on dit qu'il y a dans l'eau plus que le crocodile ».On signifie par là, la complexité du réel, non seulement parce que mille animalcules moins spectaculaires que le crocodile sont là, mais parce que l'eau touche à des choses situées au delà de ce qui est visible, par exemple : la vie... Dans les mythes d'origine, en Afrique comme ailleurs, l'eau est omniprésente. Rappelons le « Dieu de l'Eau » des Dogon : « La force vitale de la terre est l'eau. Dieu a pétri la terre avec de l'eau ; de même, il fait du sang avec de l'eau. Même dans la pierre, il y a cette force »... Les mythes d'origine des peuples sont très souvent associés à l'eau, aux fleuves, aux lacs, aux puits. Au Ghana ancien, la légende du Ouagadou parle d'un ancêtre-totem de la famille royale, le Dieu Serpent, à qui l'on faisait des sacrifices et qui était le gardien d'un puits et le garant de la fécondité. Son extermination marquera, dit-on, le déclenchement de la sécheresse. Ces premiers épisodes de la vie des peuples sont marqués par le franchissement de fleuves dans des circonstances miraculeuses... Ainsi, les Baoulé, migrent de l'Aschanti (Ghana) à leur région actuelle (Côte d'Ivoire) en franchissant la Comoe. De même, les premiers rois de Ségou tireraient leur nom (Coulibaly) du fait qu'ayant été arrêtés par un fleuve dans leur fuite devant des ennemis, ils auraient dû leur salut au fait qu'un silure géant s'était installé comme un pont vivant d'une rive à l'autre, si bien que les fugitifs purent traverser le cours d'eau, sans pirogue (« Couloubaly » en bambara). En Afrique, ces légendes sont le reflet de faits vérifiables au fur et à mesure que la saharisation ou l'absence d'eau soulignent l'importance de cet élément. L'eau entre dans le rapport des forces écologiques, économiques, sociales et politiques en tant que médium agissant au sein des trois règnes (minéral, végétal et animal), créant des espaces-temps, qui constituent des modèles, sinon des moules structurels de développement historique. Par exemple, là où l'aridité s'impose, le chameau sera introduit et entraînera un système socio-historique original. Sutton a décrit les « civilisations aquatiques » de la Préhistoire de l'Afrique orientale mais la dynamique de l'eau peut conduire à la régression ».
Regardons d'un peu plus près les choses : pour les Bambaras(19), la création du monde a eu lieu lorsqu'une masse lourde, Pemba, tombant en tourbillonnant, donna naissance à la terre ; en même temps une portion d'esprit se leva et ainsi, Faro construisit le ciel. Il tombe ensuite sur la terre, sous forme d'eau, et y amène la vie, les animaux aquatiques en particulier. L'homme aussi, au début, est aquatique et il a donné naissance aux pêcheurs bozo, qui sont les premiers humains.
Dans la cosmogonie des Dogons du Mali, l'eau est une semence d'origine divine et de couleur verte. Elle féconde la terre pour donner d'extraordinaires jumeaux verts mi hommes, mi serpents.
Tout comme les Bambaras, « les Dogons assimilent l'eau, semence fécondante, à la lumière et à la parole, au Verbe générateur. Eau sèche et parole sèche expriment la pensée, c'est-à-dire la potentialité sur le plan de l'humain comme du divin. Ils attribuent la genèse du monde au dieu suprême ouranien Amma lorsqu'il créa son double Nommo » écrit Camille Talkeu Tounounga(20). Nommo est un esprit aux pouvoirs fort mystérieux et extraordinaires, parfois redoutables, auxquels les êtres humains témoignent une vénération absolue, car il peut décider de la venue des pluies et assurer la prospérité comme il peut causer sécheresse et souffrances, si les hommes s'avisaient de négliger son culte.
Dans les années 1930, un sage dogon fit comprendre à Marcel Griaule, ethnologue, spécialiste du Mali, que « derrière ce qui ressemblait à des hasards, existait une structure unitaire et ordonnée, une idée du monde dans laquelle tout trouve son origine » : lorsque Dieu, Nommo, s'accouple avec la Terre, « il répand sa semence qui n'est autre que l'eau. Cette force vitale universelle prend la forme d'une « humidité qui imprègne chaque figure du monde physique ». Or « les femmes », dit le sage dogon, « sont notre aqueduc. Sans elles, l'eau n'arriverait jamais au village ». Il est donc logique que soient reliés entre eux, les mots « eau » et « femme ». Sur les hauts plateaux de Bandiagra, au Mali, tout le corpus de mythes, de croyances, de perceptions du sacré, des comportements sociaux et de la division du travail confie à la femme le devoir de garantir l'eau - en fin de compte la vie - à toute la communauté(21) ».
Pour les Masaïs du Kénya, peuple de la pluie, Engaï Narok, dieu noir de la pluie, est bienveillant mais Engaï Nanyoke, dieu rouge, est méchant car la pluie peut être soit bienfaisante soit destructrice. Le dieu rouge revêt souvent les traits de Vitchua, un lion particulièrement féroce doté d'une magnifique crinière. Le Guerrier des Guerriers est seul capable de le tuer et de ramener au village sa superbe crinière :la pluie tombe alors en abondance et la vie reprend.
La dévotion des Masaïs au dieu de la pluie Engaï les conduit à respecter toutes les formes de vie. C'est pourquoi, ils élèvent du bétail et ne forcent pas la terre en la cultivant rappelant par là la non-violence (ahimsa) indienne et les pratiques des Bishnoi du désert du Rajasthan dont la religion - qui date du XVe siècle et sanctifie l'environnement - « montre aux gens la lumière » (Jamsagar) en mettant en évidence les nombreuses relations entre les animaux, les plantes et l'environnement. Respectant scrupuleusement ces préceptes écologiques, les Bishnoi vivent sans difficultés majeures dans un climat torride avec des températures dépassant souvent les 50° C et avec moins de 60 cm de pluie par an. Ils ont survécu aux terribles sécheresses des années 80 qui ont fait tant de mal aux autres ethnies du Rajasthan(22). En 1988, le gouvernement fédéral indien leur a solennellement délivré un brevet reconnaissant leurs mérites dans la protection de l'environnement.
(15) Mahmoud Hussein, « Al-Sîra. Le Prophète de l'Islam raconté par ses compagnons », Grasset, Paris,2005.
(16) Pour Eluard, « l'eau est un néant substantiel » dit Bachelard qui cite ces deux vers sublimes : « J'étais comme un bateau coulant dans l'eau fermée, comme un mort je n'avais qu'un unique élément.»
(17) Gaston Bachelard, « L'eau et les rêves », Librairie José Corti, Paris,1942
(18) Iba Ndiaye Diadji, « De « l'eau- vie » à « l'eau-mort » ou les fondements de la création artistique africaine d'hier à demain » consulté le 28 mars 2004 sur le site :http://www.olats.org
(19) Joseph Ki - Zerbo, « Compagnons du Soleil », La Découverte/UNESCO, Paris,1992.
(20) Jean - Paul Gandin (Synthèse réalisée par), « La conquête de l'eau », Dossier pour un débat n° 44, Fondation pour le progrès de l'homme, Paris,1995.
(21) Domenico Luciani, « Des mythes à la réalité », Manière de voir n° 65, septembre - octobre 2002, p.24 - 27.On notera avec Jacques Berque que « chez les Mandingues, l'homme prend en charge les cultures en sec et se décharge sur l'épouse des cultures en irrigué.Ce sont les plus pénibles.» (« L'Orient second », Gallimard, Paris, 1970)
(22) Michel Tobias, « Desert survival by the book », New Scientist,17 décembre 1988, p.29 - 31.