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Rapport n°5 : Symbolique et culture de l'eau
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Sommaire du rapport n°5
- Mythes, cosmogonies, symbolique et culture de l'eau
- L'eau et l'imaginaire
- Mythes, cosmogonies, symbolique et culture de l'eau
L'eau et l'imaginaire
Extraordinaire permanence dans l'imaginaire des hommes de cette personnification de l'eau, de cette familiarité avec elle sous des climats, des croyances et des cultures qui n'ont de commun que leur humanité et leur révérence pour cet élément à la fois si singulier et si proche.
« L'eau est liée à l'homme, plus, à la vie, par une familiarité de toujours, par un rapport de nécessité multiple en vertu duquel son unicité se dissimule sous le vêtement de l'habitude » écrit Primo Lévi dans « Le système périodique »
Jean Seran, un officier méhariste français, familier du Sahara tunisien a bien connu la tribu des Merazigues dont le marabout est vénéré parce qu'en fichant son bâton dans le sable, en plein désert, il fit jaillir aussitôt une source claire(42). Cet officier rapporte(43) un fait étonnant dont il donne même la date exacte, le 13 mai 1947 :
« Deux bergers Merazigues44 remontaient lentement du Sud vers la Garaa45 de Bou Flidja. Ils conduisaient, chacun, un troupeau de brebis sensiblement égal à celui de l'autre et marchaient de concert. Par cette année terrible de grande sécheresse, ils avaient péniblement sauvé la plupart des bêtes confiées à leur garde... »
Sur la foi d'un renseignement obtenu d'un chamelier rencontré plus tôt, ils savaient qu'il y avait de l'eau au lieu dit Rass el Hachi :
« C'était vrai. Il y avait de l'eau dans ces grottes où ne pénétrait jamais le soleil ; les deux troupeaux, l'un après l'autre, par moitié, purent s'abreuver correctement. Les deux bergers s'en réjouirent.
Mais voici que le jour même de cet événement heureux, avant que le soleil ne se soit incliné sur la ligne du couchant, quarante-deux brebis moururent toutes à la fois... en quelques minutes. Cette hécatombe subite, mystérieuse était divisée en deux parts bien égales...dans chaque troupeau... » écrit Seran.
Comment expliquer cette hécatombe ?
Eau polluée par des cadavres d'animaux, des algues toxiques46 ? Vengeance, jalousie ou vendetta ?
Que non !
Le narrateur a la clé : « Le point d'eau de Rass el Hachi est un lieu sacré. Il est considéré par les Merazigues comme un domaine des « djnouns » (esprits)...Quand un troupeau est obligé de venir s'abreuver au rhedir(47) d'el Hachi, avant de le mettre ainsi en communion intime avec les djnouns de l'eau sacrée de ce lieu, il est absolument nécessaire que le berger fasse... le sacrifice rituel de l'une des plus belles bêtes du troupeau...pour se ménager la protection des djnouns... Lorsque la nouvelle [de cette catastrophe] s'en fut répandue jusqu'à Douz et dans les campements, parmi tous ces gens qui ont toujours cru aux manifestations du surnaturel pour les avoir plusieurs fois rencontrées sur leur parcours de nomades, il ne s'en trouva pas un seul pour rire de cette histoire ni pour s'en étonner.»
En réalité, derrière ces faits extraordinaires, inexplicables pour la raison, se profilent une initiation et une pédagogie de l'eau, une façon d'inculquer aux générations futures un comportement responsable vis- à- vis de cet élément sans lequel le nomade ne saurait faire ses cinq prières quotidiennes, satisfaire ses besoins et garder son troupeau qui est, le plus souvent, toute sa richesse car, écrit Jean Seran :« Autour des feux le soir et très tard dans la nuit, se déroulent de longues palabres au cours desquelles il est souvent question des points d'eau, préoccupation constante des gens du parcours. A leur sujet, courent des légendes où foisonne le merveilleux ; et ce sont là les histoires préférées des enfants qui les écoutent sans se lasser jamais apprenant ainsi, sans s'en douter, à dédier un culte respectueux à l'eau, le plus précieux des biens pour un nomade.»
L'eau, le plus précieux des biens pour un nomade ?
Assurément, mais tant que sa dignité et son honneur sont respectés car Sidi Merzoug, l'ancêtre venu de Tripolitaine aurait déclamé ces vers devenus depuis lors un Commandement pour ses descendants :
« Je mènerai mes Fils loin des terres humides ;
D'une Eau qui rend esclave et livre aux vexations.
Plutôt leur Honneur sauf et ventres vides,
Que ventres bien remplis au prix d'humiliations ».
A mille lieues du Sahara tunisien, au Maharashtra, en Inde, un puits est vénéré, don d'un homme à ses semblables et action de grâce à la déesse de l'eau Avan chez les Parsis - qui n'enterrent pas leurs morts pour ne pas souiller la terre et l'eau et les exposent plutôt aux vautours sur « les tours du silence »...
Une légende urbaine court les rues à Mumbaï et elle met en scène ce puits.
Le puits le plus ancien - et encore en usage - de Mumbaï est probablement celui de la Vieille Esplanade que tous les Parsis de la ville vénèrent. Creusé en 1725, il est entouré d'une bien touchante légende : on le doit à un pauvre homme devenu philantrope, Bhika Behramji, qui voulait en faire une action de grâce suite à une terrible mésaventure. Voyageant sans le sou en 1715 de Bombay à Bharuch pour gagner sa vie, Bhika fut capturé par les Marathas, en guerre contre le sultan de Gujerat et qui le prirent pour un musulman.Il put les convaincre qu'il était plutôt zoroastrien et put quitter, libre, la sinistre forteresse de Pandegadh. Pour remercier le ciel de cette libération miraculeuse et de la fortune qu'il amassa par la suite, il construisit le puits de la Vieille Esplanade. Son eau acquit rapidement la réputation de guérir de nombreuses maladies et, au fil des ans, les Parsis en firent un lieu de pèlerinage d'autant que, léché par les vagues de la mer toute proche, son eau est toujours restée d'une extrême douceur. Ils y viennent notamment durant le mois sacré d'Avan du calendrier zoroastrien. Ce mois, en fait, est consacré à la déesse de l'eau qui porte ce même nom(48).
Fait remarquable : toutes les communautés de la ville ont libre accès au puits sans discrimination aucune, hommes et femmes, toutes castes confondues. Ainsi, une fois de plus se vérifie le fait que l'eau peut être aussi facteur de rapprochement et catalyseur de la compréhension de l'autre.
Comme on l'a déjà vu dans le cas du Japon, les mythes continuent leur petit bonhomme de chemin dans nos sociétés hypermodernes. Ils sont toujours de fidèles compagnons, des poissons - pilotes des projections mentales des hommes et de leurs fantasmes.
Ainsi, à l'heure actuelle, un des commerces les plus florissants à Hawaii est la vente de l'eau de mer dessalée provenant des profondeurs océaniques. Les Japonais raffolent de cette eau vendue comme complément alimentaire et diététique. Ils lui attribuent une foule de vertus : elle serait capable de diminuer le stress, de faire perdre du poids, d'améliorer la digestion ainsi que la carnation et la texture de la peau(49).
Mythes, croyances et symboles liés à l'eau prouvent que celle-ci est le vecteur d'une culture enracinée dans les perceptions et l'imaginaire des hommes sous toutes les latitudes même si une symbolique unique de l'eau est difficile à prouver et qu'on ne peut nier dans le même temps certaines convergences frappantes. L'ambivalence est cependant souvent présente : l'archétype de tous les fleuves, le Nil, était associé aux mythes de la mort, de la résurrection et de la fertilité.
Cette culture de l'eau est aussi vecteur d'une éthique de l'Universel Commun même si chaque culture a son apport spécifique à cet élément lui-même enraciné dans son histoire propre.
La symbolique de l'eau a souvent permis la mise en place d'une structuration sociale primitive.
Mythes et symboles sont des besoins impérieux pour l'être humain, face à la transcendance, par exemple. Son imaginaire, ses rêves, ses fantasmes et sa pensée s'y expriment. Même dans les sociétés occidentales, « la dimension anthropologique de l'imaginaire, le besoin de mythe sont en train de refaire surface(50) » disent les psychologues. Certains vont jusqu'à affirmer que les comportements actuels vis-à-vis de la ressource, dans certaines sociétés, sont liés « à un déficit d'investissement symbolique. »
Mais si « la vie se perpétue par l'instinct, l'héritage ne va pas sans projet » assure Régis Debray qui ajoute : « La transmission est charge, mission, obligation, culture. Elle fait passer d'hier à aujourd'hui le corpus de connaissance, de valeurs et de savoir-faire qui assoit, à travers de multiples allers-retours, l'identité d'un groupe ». Pour bien transmettre, conclut Debray, « il faut transformer sinon convertir ».
Ces réflexions s'appliquent, nous semble-t-il, à la problématique eau et à sa symbolique, en un mot à la culture de l'eau et montrent la voie pour faire progresser et améliorer l'usage que les hommes font de cet élément essentiel et à nul autre pareil - pourtant menacé par la pollution et la pénurie à l'échelle globale- dans le respect des racines et de l'identité de chacun.
(42) De même, le marabout Sidi El Hraoui est réputé avoir fait jaillir la source de Ras El Aïn qui alimente Oran, en Algérie.
(43)Jean Seran, « Parcours Marazig », Editions La Rapide, Tunis, 1948.
(44) Tribu du Sahara tunisien, au sud de Douz. « Repliée sur elle-même », dit Jean Seran, elle gardait, à l'époque des faits, ses traditions et coutumes séculaires.
(45) « Garaa », marais, marécage en arabe dialectal tunisien.
(46) Des chercheurs allemands suspectent ce type d'algues d'être à l'origine de la mort de nombreux mammifères fossilisés - vieux de 47 millions d'années - découverts dans les sédiments du lac de Messel (Science, vol.306, 26 novembre 2004)
(47) Prononciation incorrecte du mot « ghedir » qui désigne, en milieu saharien, un bassin naturel ou aménagé recueillant eau de pluie et de ruissellement qu'on trouve généralement dans le creux des rochers ou dans le lit des oueds. Les cartes mentionnent les plus importants mais la plupart sont seulement connus des bergers qui transhument dans la région. A signaler qu'outre les puits, on rencontre encore au Sahara des « tsmeds », sorte de puits rudimentaires creusés de main d'homme et alimentés par les eaux d'infiltration dont l'abondance varie avec les saisons de pluie. Comme ils ne possèdent pas de source permanente, certains tsmeds restent à sec des années durant écrit Jean Seran.
(48) Meher Marfatia, « Water way to say thank you », The Times of India, 16/01/2004.
(49) Chemical and Engineering News, (Organe de la Société américaine de chimie),20 septembre 2004, p.88.
(50) Voir à ce sujet, par exemple, l'article de Jean-Claude Vernex, « Géographies imaginaires du Léman » in Lémaniques, n° 55, mars 2005, p.1- 3 où l'on peut notamment lire : « Eaux douces, eaux mortes peuplées de « fenettes », eaux traîtresses et tempétueuses, eaux- miroir où se reflète l'imaginaire de l'homme, le Léman est fait de mondes multiples et changeants qui expriment autant de « cultures du regard » induisant la mise en forme d'un véritable patrimoine symbolique autant matériel qu'immatériel.