INSTITUT Veolia Environnement

Rapport n°5 : Symbolique et culture de l'eau

L'eau : « materia prima » de toutes les idéologies

Mais, pour Thalès, ces germes et ces animalcules ont fondamentalement une nature aqueuse. Pour l'explication de tout, point n'est besoin de recourir au mystère, il suffit d'observer cette « materia prima » de toutes les idéologies, la substance la plus commune, la plus banale et la plus familière mais, dans le même temps, vitale qu'est l'eau.

« La réalité est connaissable, du moins si l'on suit une méthode rationnelle qui prenne appui sur l'observation et l'expérience : tel est le rationalisme de Thalès, qui, désormais, appartiendra de plein droit au philosophe autant qu'au savant(1) ».

S'agissant de cosmogonies cependant, ce rationalisme n'est pas universel et semble n'avoir intéressé que le pourtour méditerranéen et principalement le monde grec. Ainsi, dans les différentes traditions qui relatent la religion et les mythes de la Chine, les Cinq Monts sacrés (wuyue) et les Quatre Fleuves (sidu) sont omniprésents. Ce couple éminent, Montagne et Fleuve, est le noeud de toutes les légendes fondatrices chinoises. Pour les Chinois, le fonctionnement de l'univers en perpétuel mouvement s'explique par l'interaction des fameux principes fondamentaux que sont le yin et le yang ainsi que les cinq agents que sont le bois, le feu, la terre, le métal et l'eau.

Voici comment un spécialiste des contes chinois présente - de manière syncrétique - la création du monde :

« La légende du créateur du monde, Pangu, existe dans une version officielle de la mythologie Han et dans différentes variantes des minorités du Sud-Ouest de la Chine. Plusieurs versions affirment qu'il fallut non pas sept jours mais dix-huit mille ans au géant Pangu pour parvenir à façonner la terre et qu'à sa mort, son corps se métamorphosa, ses yeux devinrent la lune et le soleil, et son sang emplit les rivières et les mers. Pour les contes des minorités Yao et Miao, Nüwa - mi-femme mi-serpent qui insuffla la vie aux premiers humains - et Fuxi, l'un des trois augustes de l'imaginaire Han - furent les deux seuls rescapés d'un déluge qui submergea le monde... Même si le thème du Déluge est traité différemment, il est présent autant dans le folklore Han que dans le folklore des minorités, et les contes de Chine détaillent les grands bouleversements météorologiques et cosmiques de l'expérience humaine(2) ».

Peu ou prou, les versions de la Création que donnent d'autres cultures souvent fort éloignées géographiquement et linguistiquement de l'Empire du Milieu tissent sur ce même métier et présentent des factures similaires, preuve de leur commune humanité, de la nécessité pour tous les hommes de comprendre les origines, d'expliquer leur environnement et preuve aussi du rôle éminent que joue l'eau partout dans le monde et dans toutes les cultures.

Dans nombre de civilisations, le thème du Déluge - comme ici en Chine - est présent. Pour les Juifs, l'eau est l'élément choisi par Dieu pour châtier ceux qui ont fauté et c'est le déluge. Exception notable, l'Egypte ancienne ne connaît pas le Déluge : la crue annuelle du Nil apportait, avec le limon, l'espoir d'une bonne récolte et ce limon fertilisant est en si haute estime que la robe d'Anubis, le dieu-chacal de la momification (et donc de la résurrection), en a adopté la noire couleur. De plus, le Nil est si grand et si vaste - Paul Claudel parle « de la double vessie du Nil » - qu'il a toujours été en mesure d'agir comme tampon contre des accidents météorologiques majeurs.

Michel Serres voit une signification particulière - d'eschatologie universelle ? - au Déluge:

« La scène primitive du Déluge, par exemple, si fréquente dans beaucoup de religions, et qui décrit, peut être, une certaine transgression marine physique, parle trop de paix, de colombe et de rameau d'olivier, pour ne pas avertir, quasi consciemment, que nos rivalités humaines peuvent mettre en danger la planète et la vie, en leur totalité, marquée par la montée universelle des eaux et la réunion des animaux de l'Arche. Loin de parler de culpabilité ou d'interdictions morales, ces scènes semblent nous avertir qu'une certaine fin globale et collective dépend aussi de nous : la mer monte(3) ».

(1) Marcel Conche, « L'eau et les philosophes », Sciences au Sud, Spécial 2003.

(2) Guillaume Olive, « Les contes des peuples chinois », Hémisphères, n°26, septembre-octobre-novembre 2004, p.10

(3) Michel Serres, « Retour au Contrat naturel », Conférence à la Bibliothèque Nationale de France, Bibliothèque Nationale de France, Paris, 2000. Le Déluge a été considéré pendant longtemps comme un châtiment suprême infligé par le Ciel aux hommes coupables de méfaits et de péchés : ainsi, dans la France de 1680, on pensait que le retour de la comète de Halley apporterait le déluge dans son sillage.