INSTITUT Veolia Environnement

Rapport n°5 : Symbolique et culture de l'eau

Mythes et symboles : des besoins fondamentaux

Mais interrogeons-nous d'abord sur ce besoin de mythes et de symboles qui habite les hommes.

En fait, le mythe et le symbole constituent des besoins fondamentaux de l'être humain à travers lesquels il exprime son imaginaire d'abord et sa pensée symbolique ensuite. Ils lui permettent d'affronter les questions clés de la Vie, de la Mort et du Devenir comme celles du profane, du sacré, de l'interdit et du licite. L'eau est souvent le vecteur et l'interprète de cette pensée car multiples en sont les approches telles les perceptions religieuses avec des croyances, des calendriers, des rites, des prières. Marcel Mauss recommandait d'appréhender toute réalité dans sa totalité culturelle, religieuse... si on veut en saisir la complexité. Et c'est le cas s'agissant de l'élément liquide car même la question de la technique et celle de l'exploitation de la ressource peuvent interférer avec le symbolique et le sacré comme le montrent ces deux exemples historiquement éloignés mais tout aussi significatifs : l'amenée de l'eau au Capitole de Rome par les aqueducs provoqua l'ire de plusieurs sénateurs qui évoquèrent des prophéties consignées dans les livres de la Sibylle, lesquels interdisaient d'amener sur la colline de Jupiter l'eau en provenance d'un territoire étranger au Latium(4). En Tunisie, au XIXe siècle, le cheïkh Mahmoud Mohsen, grand imam malékite à la Grande Mosquée La Zitouna de Tunis, protesta lors de l'adduction de l'eau provenant de Zaghouan à Tunis contre l'impureté de l'eau d'ablution puisque le conduit passait par d'autres utilisateurs en amont(5).

Ainsi donc, au cours de l'histoire, l'homme ne dissocie guère la sphère physique de la technique et la sphère du métaphysique et du sacré. La fontaine, le puits, la source... ne sont jamais des lieux de pure fonctionnalité. Ils revêtent à la fois un haut contenu de culture matérielle et une forte spiritualité(6). Les ouvrages érigés relèvent à la fois du domaine culturel et de la nécessité hydraulique. Le site archéologique d'El Guettar, dans le sud tunisien, a probablement révélé le plus vieil édifice religieux du monde : un monument « moustérien » (45 000 ans avant J.C.) élevé pour entretenir la pérennité d'une source et marquer le caractère sacré du lieu ; pareillement, l'aqueduc d'Hadrien, long de 132 km, érigé entre 120 et 130 après J.C. pour alimenter Carthage, était flanqué d'un imposant temple dédié aux dieux des eaux et dont les vestiges sont encore visibles, au pied de la montagne de Zaghouan, à la source.

L'évolution de la relation des hommes à l'eau a été, au départ, celle d'un don divin d'où souvent l'interprétation du symbole de l'eau, source de vie. Mais gare aux interprétations simplistes et réductrices car de multiples événements dans ce domaine sont tantôt causes, tantôt effets, du fait d'un environnement en constante recherche d'équilibre d'autant que l'ambivalence de l'eau est manifeste dans bien des domaines.

La plupart des mythologies intègrent des traditions préexistantes remontant parfois bien loin dans l'histoire voire la préhistoire de l'homme comme on le verra ci-dessous.

De façon assez énigmatique mais toujours dans la cohérence, on associe l'eau à la vie et à la mort, à la naissance, à la reproduction et au pouvoir voire à la résurrection comme le prouve le baptême chrétien par exemple. En Inde, lors du Festival hindou de Ganesha à Bombay, une statue du dieu éléphant est immergée dans le fleuve ; de plus, les statuettes d'une myriade de dieux et de déesses sont faites avec de l'eau et de l'argile. Après les avoir adorées, les fidèles les confient à la rivière ou au lac car « ce qui a commencé avec l'eau, finit dans l'eau ». Pratique universelle puisqu'on a repêché des statuettes de la fertilité à... Châtillon-sur Seine !

Les dieux primordiaux prennent souvent des formes, des pensées et des sentiments humains(7) et empruntent même à l'animal. Les jeux entre ces différents facteurs sont à la base d'un certain nombre de cosmogonies.

Parmi les quatre éléments des matérialistes grecs, l'eau est, pour Empédocle, un des éléments à côté du feu, de l'éther (air) et de la terre. Elle n'a plus la signification universelle que Thalès lui donnait et elle est celle qui transmet le mieux pouvoirs et vertus.

Par d'innombrables rites, les hommes ont veillé à maintenir ces pouvoirs - tantôt positifs, tantôt négatifs -, et à en tirer profit et tenté de se concilier des forces vitales terriblement destructrices tout en s'assurant que « les cycles indispensables naturels des saisons et des pluies se répètent bien, d'année en année, pour alimenter les sources ou les puits, pour remplir les citernes et irriguer les terres(8) ».

Le cas de la communauté « néolithique » des Baruya permet de voir à l'oeuvre certaines de ces pratiques à l'aube de l'histoire.

(4) Michel Camdessus, Bertrand Badré, Ivan Chéret et Pierre-Frédéric Ténière-Buchot, « Eau », Robert Laffont, Paris,2004.

(5) Jacques Berque, « L'intérieur du Maghreb.XV - XIXe siècle », NRF - Gallimard, Paris,1978.

(6) Au Maroc, la vénération de certaines sources de la part des musulmans et des juifs continue, en dépit de la condamnation de cette pratique tant par les imams que par les rabbins (Patricia Hidiroglou, « L'eau divine et sa symbolique », Albin Michel, Paris,1994).

(7) Exemple parmi mille puisé dans la mythologie grecque si riche en Néréides mi-femmes, mi-poisson : Le dieu-fleuve Alphée, ayant vu Arétuse, nymphe d'Artémis, se baigner, en tombe amoureux et la poursuit. Mais la déesse change la nymphe en fontaine et Alphée se transforme en fleuve pour rejoindre sa bien-aimée.Héraclès le détourne de son cours ainsi que le Pénée pour nettoyer les écuries d'Augias.Alphée est le dieu-fleuve de l'oubli. 

(8) Jean-Louis Oliver, « Eau et diversité culturelle », Cahiers de l'Université de l'eau, Créteil,2004.