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Rapport n°5 : Symbolique et culture de l'eau
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Sommaire du rapport n°5
- Mythes, cosmogonies, symbolique et culture de l'eau
- Survivance et permanence des pratiques culturelles liées à l'élément liquide
- Mythes, cosmogonies, symbolique et culture de l'eau
Survivance et permanence des pratiques culturelles liées à l'élément liquide
Les Baruya forment une société tribale de Nouvelle-Guinée, découverte en 1951 seulement et qui, à cette époque, sortait à peine de l'âge néolithique. Significativement, la frontière du territoire baruya est marquée par une rivière, les femmes chamanes se transforment la nuit en grenouilles(9) pour garder ce cours d'eau et empêcher les esprits des enfants, des femmes et des vieillards endormis de pénétrer sur le territoire ennemi, de crainte qu'ils n'en reviennent plus. Elles sont les gardiennes de ce passage cosmique entre deux mondes.
Maurice Godelier(10), qui a effectué dans cette tribu de fréquents et longs séjours, décrit dans un remarquable ouvrage leur mode de vie, leur organisation, leurs mythes et leur cosmogonie.
L'eau est partout présente
Godelier découvre que ces hommes connaissent l'irrigation et savent faire des canaux de drainage. Les hommes seuls ont la propriété de la terre et des ressources naturelles liées à un territoire. Pour expliquer l'ordre social et cosmique, la connaissance secrète et sacrée, les Baruya professent que la première femme Kouroumbingac vint de la forêt profonde et était accompagnée par un chien Djoué avec lequel elle enfanta, après maintes péripéties, un garçon. Pour le mettre au monde, elle entra dans l'eau et alla jusqu'à une île sur laquelle elle se construisit un abri. Mais elle pensa qu'elle ne devait pas accoucher dans un endroit sec mais plutôt au bord de l'eau. Dans ce mythe, le chien finit par se transformer en aigle - oiseau du soleil - et en gibier d'eau. Il unit donc l'eau et le ciel et devient une force que les chamanes mettent secrètement au service des Grands Guerriers et des chasseurs.
On relèvera que, sur les pentes du mont Yélia, volcan qui domine le territoire des Baruya, vivaient des bandes de chiens sauvages.
Ainsi, chez les Baruya comme chez les Berbères ou les Quechuas, comprendre la place que l'eau peut tenir dans une certaine culture, « c'est en fait jeter une lumière sur l'imagination commune à l'oeuvre dans une culture : imagination matérielle, imagination dit Bachelard, « anthropocosmique », où se rejoignent l'humain et l'ordre naturel élémentaire de l'univers » pour reprendre les mots du philosophe Yves Cusset.
Godelier a minutieusement étudié la fabrication du sel de potassium (et non de sodium) à partir de cendres végétales particulières dans cette peuplade car ce produit est précieux pour les échanges entre villages et les dons traditionnels à la parentèle. Cette fabrication est du ressort exclusif de la corporation des tsaimayés. Le tsaimayé confectionne un filtre à l'aide de longues courges séchées et vidées qu'il juxtapose au dessus d'une feuille de pandanus. Il les remplit de cendre et verse dessus une eau pure, puisée le plus souvent à la rivière.Celle-ci se charge alors en sels lors de sa percolation à travers le filtre. La solution saline s'égoutte alors lentement sur la feuille de pandanus et est recueillie dans des bambous puis transportée près du four du tsaimayé qui est le seul à pouvoir s'en servir. La solution saline est alors versée dans des moules de terre réfractaire creusés au fond du four. Le tsaimayé va surveiller le feu et l'évaporation de la solution saline qui finit par former une barre de sel cristallisé. Pendant la durée de l'opération, le fabricant se sépare de sa femme, avec laquelle il ne peut avoir aucun rapport sexuel sous peine de voir échouer l'opération. Aucune femme n'a d'ailleurs le droit de s'approcher de lui quand il opère. On assiste là à une sorte de chimie primitive des solutions salines qui vaut bien celle des alchimistes du Moyen-Age avec son hermétisme, ses mystères, ses recettes cabalistiques... Pierre Laszlo décrit bien ces pratiques quand il évoque la figure de Zosime de Panoplis, alchimiste grec d'Alexandrie qui fait la jonction entre l'alchimie égyptienne et l'alchimie arabe, et qui mêlant les dimensions matérielle et spirituelle de l'alchimie, écrivait des textes « inspirés », des révélations occultes et des scènes oniriques... pour aboutir à la... composition de l'eau(11) !
Chez les Baruya, à la naissance de chacun de ses enfants, le statut d'un homme grandit et une cérémonie spéciale est accomplie. « Le matin, l'homme va à la rivière se laver le corps pour se purifier de la pollution féminine (langeureuka), des saletés du sexe féminin... » écrit Godelier. Comme il y a une séparation absolue des sexes dans cette société machiste, quelques ruisseaux sont réservés aux femmes. En Inde aussi, les intouchables des deux sexes ont des puits à part afin de séparer cette caste du reste de la population.
Tout au long de l'histoire humaine et dans la plupart des cultures, l'eau est un révélateur de bien des préjugés, des présupposés des hommes et de leur organisation sociale.
« Les hommes baruya ont vis-à-vis du sang menstruel... une attitude presque hystérique » rapporte notre anthropologue. Substance sale, ce sang affaiblit la femme et détruirait la force des hommes s'il entrait en contact avec leur corps. D'où le confinement des femmes qui ont obligation de se purifier avant de reprendre la vie conjugale. Mais, dans le même temps, pour les Baruya, le sang est force et vie et toute perte, tout écoulement de sang effraie et révulse. Le guerrier baruya tue son ennemi et s'enduit de son sang mais, il ne peut regagner son village et reprendre une vie normale sans s'être lavé et purifié rituellement le corps de toute trace de sang, de ce sang des autres qui signifiait pourtant, pour lui, la victoire. Apparemment, pour les Baruyas comme pour Gaston Bachelard, « le sang n'est jamais heureux ». Un dicton africain ne dit- il pas qu'« on ne lave pas le sang avec le sang, mais avec de l'eau(12) » ?
Ainsi donc, une communauté « néolithique » attribue à l'eau, dans ses croyances, quasiment les mêmes fonctions que les religions révélées. Le musulman (ou la musulmane) ne doit-il pas se purifier entièrement après un rapport sexuel ? La musulmane n'est-elle pas exclue de la mosquée si elle a ses règles qui la rendent « impure » ? Et ne doit-elle pas se purifier entièrement au terme de celles-ci pour pouvoir « paraître devant Allah » - c'est-à-dire faire les cinq prières quotidiennes obligatoires ? Pareillement, les femmes de confession juive ne doivent-elles pas, elles aussi, respecter le rituel de la Thora qui ordonne que, sept jours après la fin de leurs règles et six semaines après un accouchement(13), elles doivent se purifier conformément aux canons de la Tahara et, à la nuit tombée, les femmes « impures » doivent se rendre discrètement au « mikvèh », un établissement de bain spécialisé où l'on utilise de l'eau cachère obtenue en mélangeant de l'eau de robinet avec de « l'eau vivante » - jamais touchée par la main de l'homme comme l'eau de pluie(14) ?
Le thème de la femme « impure » est récurrent dans bien des cultures : on voit que cette conception remonte à des temps bien reculés puisqu'elle a des racines néolithiques... et dans les religions monothéistes ! La Sîra (Chroniques de la vie de Muhammad) rapporte, en effet, que les habitants de Bersabée - dont le puits tarit lorsqu'ils chassèrent Abraham - implorèrent ce prophète de revenir faisant valoir : « L'eau que tu buvais, et que nous buvions avec toi, est tarie ».Alors Abraham leur dit :« Prenez ces sept brebis avec vous et mettez-les près du puits, l'eau rejaillira, abondante et pure comme avant. Buvez- en. Mais de cette eau ne devra pas puiser une femme en état d'impureté(15) ».
(8) Jean-Louis Oliver, « Eau et diversité culturelle », Cahiers de l'Université de l'eau, Créteil,2004.
(9) La légende des « lavandières de nuit » dans le Berry, la Beauce et le Perche voudrait que de mystérieuses laveuses se retrouvent la nuit auprès des mares pour y laver les âmes des enfants morts sans baptême ou des damnés. En 1851, George Sand a, dans « Les visions de la nuit dans les campagnes », levé le mystère : le bruit du battoir des lavandières provient, en réalité, du coassement d'une grenouille écrit en substance Christian Chenault in « L'eau et la vie. Enjeux, perspectives et visions interculturelles », Dossier pour un débat n° 97, Editions Charles-Léopold Mayer, Paris, 1999.
(10) Maurice Godelier, « La production des grands hommes. Pouvoir et domination masculine chez les Baruya de Nouvelle Calédonie », Fayard, Paris, 1982.
(11) Pierre Laszlo, « Qu'est-ce que l'alchimie ? », Hachette Littératures, Paris,1996.
(12) Joseph Ki - Zerbo, « A quand l'Afrique ? » Entretien avec René Holenstein, Edition de l'Aube, Paris,2004.
(13) Cette durée dépend du sexe du nouveau-né.
(14) De plus en plus, ce rituel est utilisé pour marquer spirituellement des événements importants dans la vie : bar mitzvahs, promotions, obtention d'un diplôme, traitement d'un cancer... (Katie Zezima, « A place for a ritual cleansing of all Jews », New York Times, 03 juillet 2004). A noter que le mikvèh peut être remplacé par un lac ou un cours d'eau. L'eau est fondamentale pour l'observance des rites du judaïsme : ainsi, la plupart des villages juifs d'Ethiopie sont situés près de ruisseaux.
(15) Mahmoud Hussein, « Al-Sîra. Le Prophète de l'Islam raconté par ses compagnons », Grasset, Paris,2005.