INSTITUT Veolia Environnement

Rapport n°5 : Symbolique et culture de l'eau

Autres cieux, mêmes pratiques

En Chine, le Livre des documents (Shujing), compilé au VIe siècle avant notre ère, mentionne les sacrifices que fit le divin empereur Shun aux montagnes et aux cours d'eau.

Aujourd'hui encore, en Asie du sud-est, les populations éprouvées par les inondations catastrophiques de juillet 2004 prient pour mettre fin au déluge qui s'est abattu sur le Bangladesh, l'Inde et le Népal. Dans ce dernier pays, en vue d'obtenir l'arrêt de la pluie et des catastrophes naturelles, des chèvres sont rituellement sacrifiées sur l'autel d'Indra, dieu de la pluie chez les Hindous(30).

Cette révérence et cette sacralisation de l'eau ont laissé quelques échos même dans la pensée occidentale. Ainsi Mary Douglas, dans la préface française de « Purity and danger(31) » raconte qu'elle était « convaincue, depuis longtemps, qu'il existait un lien entre pollution des rivières et tabou... Pendant longtemps, cette relation ne semblait possible que par un simple effet de langage, comme si un seul mot, « pollution », servait deux concepts : la pollution de l'environnement et la profanation religieuse ». Mary Douglas montre que « les systèmes de souillure et de profanation » sont des systèmes symboliques qui permettent d'ordonner la réalité, notamment du fait que « le corps... et ses différentes parties peuvent servir de symboles à d'autres structures complexes :la société, mais aussi le cosmos(32) ».

Pour bien des populations africaines, les rites qui entourent la naissance sont étroitement associés à l'eau, élixir de vie. Ainsi, à l'expulsion du placenta, on asperge le nouveau-né d'un peu d'eau fraîche qui le fait crier : le petit de l'homme a officiellement reçu la parole. Chez les Bamilékés du Cameroun, le jour du mariage, le père bénit sa fille avec de l'eau où trempent des plantes sensées symboliser la douceur, le bonheur et l'entente conjugale.

En Afrique, la purification, par exemple, est indissociable des rites d'initiation car elle chasse les forces maléfiques et les esprits mauvais, élimine les souillures et protège les initiés.

Chez les Bambaras du Mali qui vivent le long du fleuve Niger, les génies des eaux et de la brousse sont leurs ancêtres. Six initiations sont pratiquées tout au long de l'existence afin de conserver les forces spirituelles des membres de la communauté. Les néophytes, à la fin de leur initiation, reçoivent une aspersion d'eau projetée en pluie par la bouche du chef de kore, la société des initiés. Ils sont ensuite lavés à deux reprises, d'abord à l'intérieur de l'enceinte du kore par un ancien initié avec de l'eau puisée dans la mare sacrée du village, ensuite au puits sacré du village. On prend un bain rituel (lootori) en commun le jour du nouvel an peul » (Amadou Hampâté Bâ, « L'éclat de la grande étoile. Récits initiatiques peuls », Armand Colin, Paris, 1974).

Pour les Malgaches, l'eau de pluie est « l'eau de Dieu ». Celle-ci est indissociable de la vie - donc du riz - car, selon le dicton de la Grande Ile, « comme l'eau et le riz, inséparables au champ, inséparables dans la marmite » ; de plus, pour souligner le rôle de l'eau, les riziculteurs affirment avec bon sens : « C'est l'eau qui fait d'une rizière une terre à riz ». A Madagascar, on dit joliment « l'oeil de l'eau » pour désigner une source car l'eau qui sourd de terre voit le ciel(33). Comme la riziculture est l'activité fondamentale dans ce pays, elle est entourée de nombreuses cérémonies, croyances et pratiques. Ainsi, le travail dans les rizières de bas fond est interdit trois jours par semaine sinon les Dieux envoient la pluie avec la grêle qui détruirait le riz. Pareillement, c'est la géomancie qui décide du tracé des canaux d'irrigation afin qu'il ne soit pas défavorable à la communauté. Ce tracé est généralement donné par le trajet qu'emprunte... un zébu car c'est toujours celui qui le fatigue le moins. De plus, la construction des canaux est basée sur des connaissances empiriques et on constate que, dès le XVIe siècle, les canaux passent là où les sols résistent le mieux pour la portance. « La part d'eau » du canal dépend du travail fourni par chacun et celle-ci est en fait un héritage des ancêtres et un moyen d'affirmer son identité et, pour la préserver, les parts d'eau ne se mélangent pas. En règle générale, les canaux vont toujours tout droit pour bifurquer brusquement vers la parcelle à irriguer. Pour le géographe Hervé Rakoto, de l'Université de Poitiers, le réseau de canaux reproduit ainsi les « bonnes manières » locales car, quand on va voir quelqu'un, on n'aborde le sujet principal de la visite qu'à la dernière minute(34).

Par ces quelques exemples de cosmogonie, de symbolique, de culture africaine de l'eau, on voit à l'oeuvre le contenu agraire de cette vision dans laquelle s'expriment bien des dieux du panthéon noir qui entourent le Dieu Suprême : ce sont la pluie, l'eau, la grêle, le vent, le nuage.

De toute évidence, à ces mythes africains s'applique l'observation de Pierre Erny, professeur à la Faculté des Lettres de Strasbourg qui, étudiant l'imaginaire de l'eau en Occident, écrit : « Il y a deux sortes d'eaux : celles qui viennent d'en haut et celles qui surgissent d'en bas. Selon une structure de pensée très largement répandue, le ciel et la terre forment un couple enlacé : le ciel mâle féconde la terre ferme par la pluie pour faire naître ces « enfants » que sont les végétaux. En ce sens, l'eau est liquide séminal et a donc une connotation masculine. Par contre, les eaux des sources et des puits sont nettement féminines et maternelles : elles sont les eaux de l'accouchement, sang et lymphe de la terre, sève montante(35) ».

(30) « Nepalis sacrifice goats to stop floods in South Asia », The New York Times, 18 juillet 2004

(31) Mary Douglas, « De la souillure. Etudes sur la notion de pollution et de tabou », Editions La Découverte, Paris, 1992

(32) Elvire van Staëvel, « Natures de la pollution », Thèse de doctorat, EHESS, Paris, 2003.

(33) En langue arabe, le mot a'ïn indique à la fois la source d'eau et l'oeil.

(34) Ces informations proviennent de l'excellente conférence prononcée par M.Hervé Rakoto à Poitiers le 23 mars 2005.

(35) Pierre Erny, « L'imaginaire de l'eau », Dire, revue du conte et de l'oralité, n° 13, hiver 1991, p. 34 (cité par Christian Chenault Réf. 41 ci-dessous)