Institut Veolia Environnement

Responsabilité scientifique et conscience des libertés

Dans l'Europe, berceau de la civilisation industrielle, comme dans le monde entier, la science pénètre de plus en plus profondément dans la vie des sociétés. Son organisation est désormais une affaire d'état, des institutions civiles et militaires se créent au sein desquelles pouvoir et savoir se fécondent mutuellement. Ces faits nouveaux donnent naissance au monde des scientifiques qui n'est plus tout â fait le monde des savants.

Pour Victor Hugo « la science d'état remplace la religion d'état ». Le règne de la logique, de la science, semble venu dès le 19ème siècle : il génère une mentalité nouvelle, une idéologie qui naît de l'irruption massive de la science et de ses modèles dans l'histoire.

Le corollaire de la « rationalisation de la société » est la « scientification de l'état », dont les clercs sont maintenant des technocrates ou des scientifiques. Ils assument de nouvelles responsabilités. Car dans le même temps où les scientifiques deviennent les maîtres de la création du futur, les fruits amers de la science mûrissent dans les vergers d'un prodigieux développement, depuis les gaz toxiques jusqu'a l'arme bactériologique, de la bombe atomique aux manipulations génétiques : « Cet homme irremplaçable, unique, le voici doué d'un pouvoir formidable, l'autodestruction, écrit le Professeur Jean Bernard.

Y aurait-il, selon le mot de Mary Shelley, la très jeune femme du poète anglais et l'inventeur de Frankenstein, « des connaissances interdites », des « crimes du savoir » ?

Y-a-t-il une éthique pour la civilisation technologique ?

En 1979, le philosophe allemand Hans Jonas, élève de Husserl, écrit : « Le Prométhée, définitivement déchaîné, à qui la science donne des forces sans précédent et l'économie un élan inépuisable, appelle de ses vœux une éthique qui, en lui fixant une entrave délibérée, empêchera sa puissance de faire le malheur de l'humanité».

Jean-Jacques Salomon écrira en 1992 : « Nul ne peut céder à l'ivresse des utopies du progrès sans savoir quel en est le coût ». Donc, le champ des activités du scientifique est désormais défini.

Certes, mais qui va le borner?

Michel Rouzé, dans son « Oppenheimer et la bombe atomique » conclut de la manière suivante le chapitre où il tente d'évaluer les responsabilités « Tributaires des gouvernements, des armées et des forces sociales qui tantôt les persécutent, tantôt les dominent en leur donnant leurs instruments de travail, les scientifiques ont à se demander qui sauvegardera et fera s'épanouir les valeurs dont ils connaissent le prix mieux que personne ? Le problème de leurs rapports avec le pouvoir se ramène en vérité à la question : quel pouvoir, et pour quel devenir ? ».

Ainsi, le problème de la responsabilité des scientifiques pour la création du futur se présente aujourd'hui comme un problème de responsabilité vis à vis de la politique scientifique qu'ils sont amenés à servir, qu'ils soient ou non partie prenante du pouvoir scientifique, qui, en fin de compte est tributaire du pouvoir politique.

Il existe de par le monde, d'une manière plus ou moins formelle, une communauté de scientifiques, mais les relations entre la science telle qu'elle est constituée dans son universalité, et les sociétés dans leur réalité contemporaine, ne répondent nullement à un schéma unique et sont loin de poser des problèmes de nature comparable.

Après bien des échecs, il est désormais admis que le développement technologique n'est possible que lorsqu'il tient compte des développements que l'histoire elle-même a déjà gravé dans la société des hommes. C'est parce que la contribution au progrès des connaissances scientifiques et techniques n'est pas mesurable seulement en termes de rendement. Les scientifiques ont peut-être avant tout un rôle culturel à jouer, et ont donc une action qui ne se limite pas à la vie matérielle de l'homme : elle se doit de contribuer à la dignité humaine, ne serait-ce, accessoirement, qu'en élevant le niveau d'enseignement et en décloisonnant l'information.

Aujourd'hui la culture scientifique est une partie indispensable de la culture générale de l'homme et l'esprit scientifique se doit d'avoir une influence sur le comportement du citoyen dans la vie quotidienne comme dans les décisions qu'il est amené à prendre dans le processus du développement durable.

Mais en aucun cas elle ne saurait supplanter, ni supprimer, les cultures préexistantes.

Le devoir de la communauté scientifique est de s'efforcer d'avoir un impact intellectuel autant que matériel. Cette communauté doit tenter de fournir des solutions neuves aux problèmes culturels, sociaux et économiques de notre temps et se garder de toute vision optimiste comme celle d'un progrès économique et social découlant automatiquement du progrès scientifique.

La recherche scientifique étant aléatoire, la responsabilité des scientifiques pour la création du futur nous semble être engagée dans deux directions :

- Une responsabilité pédagogique, d'une part vis à vis de la masse des non scientifiques, d'autre part vis à vis du pouvoir politique et économique,

- Une responsabilité sociale visant à faire disparaître le fossé qui sépare les sciences de la nature et les sciences humaines pour briser le superbe mais sclérosant isolement des spécialistes, et contribuer à cette « Nouvelle Alliance » entre la Science et la Société qui seule pourra faire émerger dans nos champs en voie de déculturation la nouvelle culture de l'ère des sciences et des techniques. Pensons aux mots de Rabelais « Science sans conscience n'est que ruine de l'âme ».

On oublie parfois que cette locution attribuée à tort à Einstein, devenue proverbiale, était suivie des mots suivants : « Sapience n'entre pas en âme malivole ».

Nous comprenons bien pourquoi cette dernière partie n'est plus citée : les savants hitlériens, et je pense ici à Werner Von BRAUN, ont, encore récemment prouvé que sapience rentrait aussi en âme malivole.

Le problème de la responsabilité du scientifique, du chercheur en général, mille fois rebattu, est, en effet, un beau sujet pour réunions académiques. C'est un sujet aussi vieux que le monde, surtout si l'on englobe les sciences humaines dans le domaine scientifique, Socrate buvant la ciguë en était l'exemple le plus connu, et c'est d'ailleurs un problème sans fondement si l'on excepte les sciences humaines du champ des responsabilités scientifiques.

Car prétendre que le scientifique est responsable devant la science n'a aucune signification et le savant ne peut éventuellement être tenu pour responsable que de l'usage qu'il fait où que l'on fait de sa science du point de vue moral, philosophique ou politique.

Le sauvage qui a « inventé » ce poison mortel qu'est le curare n'est ni plus, ni moins savant que celui qui a « inventé » le thé. Celui qui a fait usage du curare pour empoisonner les flèches qu'il destinait à son ennemi n'est pas plus responsable que s'il avait étranglé de ses mains cet ennemi. Caïn a toutes les responsabilités sauf celle du scientifique et le premier homme qui en tuera un autre avec un laser ne sera pas plus criminel que s'il le tuait avec un couteau à cran d'arrêt.

« Science sans conscience n'est que ruine de l'âme » et non pas « Science sans conscience n'est que ruine des âmes » implique l'idée d'un salut individuel, de conscience individuelle.

La liberté de conscience collective n'existe pas.

Or il nous semble que ces préoccupations individuelles, si nobles soient-elles, s'effacent aujourd'hui devant l'énormité des dangers qui nous menacent.

Un des grands sujets de discussion en France, par exemple, est de savoir si nous allons ou non respecter l'environnement, si nous allons prendre les mesures pour sauvegarder la nature et on oublie qu'à l'heure actuelle les fusées en service permettent d'atteindre n'importe quel point de la terre à quelques dizaines de mètres près et que l'arsenal nucléaire actuellement disponible permet de détruire plusieurs fois toute vie sur terre.

En ce début du 21ème siècle la citation de RABELAIS me semble devoir être fondamentalement modifiée et il me paraît plus juste de dire : « Science sans conscience n'est que ruine de l'homme ».

Quelle conscience de nos libertés, quel que soit le sens qu'ici ou là on donne au mot liberté, pouvons-nous avoir devant la menace, la possibilité, la probabilité de la fin de l'espèce.

Quelle autre conscience de nos libertés pouvons nous avoir, autre que celle de l'instinct de conservation de l'espèce, devant laquelle la somme de nos libertés individuelles ne pèse pas lourd.

Nous devons avoir conscience de l'essentiel et non de l'accessoire et l'essentiel est que brusquement l'échelle de nos urgences a changé, du fait de l'extrême danger de destruction qui pèse sur nous, problème nouveau, inouï dans l'histoire de l'humanité et dont inconsciemment nous évitons de prendre conscience, comme si la conscience collective refoulait ces prémisses en les transformant en de multiples atteintes à des libertés passées.

Pour attaquer ce problème sous un autre angle, prenons une menace encore plus récente que la menace atomique, et demandons-nous ce que le champ des manipulations génétiques laisse de liberté à cette liberté de conscience dont nous nous enorgueillissons.

Et sans aller jusqu'à ces manipulations, songeons aux euphorisants, tranquillisants et autres drogues légales ou non.

Que reste-t-il alors de notre liberté de conscience et même de nos instincts élémentaires ? De notre liberté tout court ! De notre conscience tout court ! Et de quelle conscience de nos libertés pourrons nous disposer, de quelle liberté de conscience pourrons nous jouir, quand et nos consciences et nos libertés, seront anéanties ou manipulées.

Conscience, liberté, mots abstraits, sujets à discussions, définitions exégèses.

Ce qui me parait en cause en définitive c'est l'avenir même de l'homme. L'homme est un animal qui fabrique des outils, écrivait Benjamin Franklin. Mais les animaux qui n'ont pas de conscience, ne se suicident pas, et ils ne détruisent pas leur tanière ou leur nid, ce que l'homme fait allègrement en négligeant la nature, le seul « global good » que possède l'humanité. Comme l'écrivait Federico Mayor, l'ancien Directeur Général de l'Unesco, « Partout, l'homme d'aujourd'hui s'arroge des droits sur l'homme de demain, menaçant son bien être, son équilibre, et parfois sa vie ».

Hélène Ahrweiler
16 juin 2005