Développement durable et liberté humaine
Amartya Sen
Economiste
Prix Nobel 1998
Lamont University Professor, Harvard University (USA)
L'idée que notre vie et notre qualité de vie sont fragiles et peuvent être difficiles à préserver n'est pas nouvelle. La prise de conscience de la précarité de la vie humaine est en effet intimement liée au désarroi et à I'appréhension inhérents à la "condition humaine", débattue sous différentes formes dans plusieurs cultures du monde. Ainsi la renonciation de Bouddha au royaume de l'Himalaya dans sa quête de la lumière, il y a plus de 2 500 ans, répondait-elle directement à sa perception croissante des maladies, de la vieillesse et de la mort. Chacun de nous est condamné et Bouddha souhaitait pouvoir comprendre et répondre à cette inexorable tragédie. Cependant, si l'idée de la condition humaine n'est pas nouvelle, elle recouvrait jusqu'alors essentiellement la détresse individuelle et ne s'appliquait pas particulièrement à la survie ni au bien - être des espèces en général. Dans son grand poème élégiaque In Memoriam (écrit en 1850), Alfred Tennyson regrette la partialité de la nature et oppose la dureté de la vie individuelle à la sécurité que réserve la Nature aux groupes :
" Elle semble si attentive au type
Si indifférente à la vie individuelle "
Au cours de l'histoire, les hommes ont eu tendance à considérer la résistance de la nature comme acquise. Ils se montraient par conséquent confiants sur l'évolution de l'humanité (et des autres espèces vivantes), même s'ils continuaient inévitablement à redouter leur implacable destin individuel. Horace a fort bien su traduire cette invulnérabilité supposée de la Nature :
" Chasse la Nature à coups de fourche,
elle reviendra toujours au pas de course "
La Nature a toutefois commencé à laisser entrevoir sa propre fragilité et pourrait bien nous laisser totalement désemparés, notre fourche à la main. Depuis peu, I'on ne croit plus tant aux mots d'Horace qu'au fait que I'environnement serait non seulement fragile, mais qu'il rendrait aussi les êtres humains, et toutes les autres espèces, particulièrement vulnérables. Il paraît aujourd'hui indéniable que nous pouvons facilement épuiser les ressources naturelles et détruire les espèces, accélérer rapidement le réchauffement de la planète et la diminution de la couche d'ozone, polluer les rivières et contaminer I'air ambiant, en continuant simplement à vivre comme à I'ordinaire. C'est pourquoi I'éventualité de dangers pour la santé, de catastrophes économiques ou d'une disparition de notre habitat liés à l'environnement est à présent mieux comprise et, partant, davantage redoutée.
Entre alors en jeu la notion de développement durable. Ce concept de "développement durable", belle idée largement utilisée dans l'analyse de l'environnement depuis ses débuts, apparut dans Ie rapport Brundtland, Notre avenir à tous (publié en 1987), manifeste rédigé sous la direction de Gro Brundtland, alors Premier ministre de la Norvège (et ancien directeur général de l'Organisation Mondiale de la Santé). Ce rapport définissait la "durabilité" non en terme de préservation de I'environnement luimême, mais d'amélioration de la qualité de vie ou de la satisfaction des besoins.
Ainsi Ie développement durable est-il décrit comme la possibilité de "répondre aux besoins des générations présentes sans compromettre la capacité des générations futures à répondre à leurs propres besoins". Robert Solow, prix Nobel d'économie, a ensuite approfondi cette idée dans son ouvrage An Almost Pratical Step toward Sustainability, publié en 1992. Selon lui, la durabilité sera une obligation pour les générations futures "quels que soient les efforts nécessaires pour parvenir à un niveau de vie équivalent au nôtre et offrir la même chose aux générations suivantes". L'approche de la durabilité ainsi proposée par Brundtland et Solow apparaît intellectuellement satisfaisante sur bien des points, notamment parce qu'elle fournit une motivation immédiate à la préservation de l'environnement. L'objectif n'est effectivement pas de préserver I'environnement lui-même, mais la vie que nous pouvons y mener. Elle insiste sur I'importance de préserver I'environnement dans son rôle fonctionnel et évite ainsi tout fétichisme. Nous pouvons par exemple ne pas accorder grand intérêt à la couche d'ozone en elle-même, mais reconnaître son rôle primordial dans notre vie. En outre, cette approche propose un concept global particulièrement intéressant : tout élément susceptible d'influer sur la qualité de vie est potentiellement important.
Cette définition de la durabilité pose toutefois plusieurs problèmes. Tout d'abord, elle est extrêmement anthropocentrique. Ceci s'avère inévitable dans une certaine mesure - qui d'autres en effet que les êtres humains pourraient décider de ce qu'il faut préserver- mais son anthropocentrisme va plus loin. La préservation de la qualité de vie ne doit pas être I'unique préoccupation des hommes. Pour employer I'acception ancienne de ces termes, nous ne sommes pas seulement des "patients" intéressés par leur seule qualité de vie, mais aussi des "agents" responsables, capables de juger Ie monde qui les entoure et de s'engager dans des actions qu'ils estiment appropriées.
Ainsi que Bouddha Ie soulignait dans Ie Sutta Nipata, nous possédons un pouvoir nettement supérieur à celui des autres espèces et cette différence nous confère des responsabilités à leur égard. Nous pouvons en effet établir une distinction entre (1) notre capacité à préserver la qualité de vie des hommes et (2) notre capacité à préserver les choses que nous estimons nécessaire de I'être (y compris peut-être d'autres espèces), et ce, pas uniquement parce qu'elles déterminent notre qualité de vie. Par ailleurs, I'approche de Brundtland et Solow pourrait se révéler trop normative. Nous pouvons nous montrer attachés à certaines libertés, même lorsqu'il n'est pas question de notre qualité de vie. Un exemple parfaitement contemporain peut tout à fait illustrer ce point de vue. Si I'on estime qu'une personne a Ie droit de ne pas supporter la fumée d'un fumeur, Ie droit au refus du tabagisme passif ne doit pas s'appliquer uniquement lorsque la personne gênée est riche et bénéficie d'une bonne qualité de vie (comparée notamment à celle d'un pauvre misérable fumeur). Dans le cas qui nous occupe, cela reviendrait à imaginer un environnement en péril dans lequel les générations futures ne trouveraient plus d'air pur (en raison d'émanations toxiques), mais dans lequel elles seraient si riches et jouiraient d'un telle qualité de vie que leurs conditions de vie seraient de toute façon dans l'ensemble bien préservées.
La perte de certaines libertés n'est pas négligeable, même si nous disposons par ailleurs d'une bonne qualité de vie. Enfin, il convient de s'interroger sur les moyens mis en œuvre pour préserver I'environnement. Si les politiques de I'environnement sacrifient certaines libertés au nom des conditions de vie, l'abandon de ces libertés doit être parfaitement appréhendé et non ignoré ou, plus vraisemblablement, noyé dans une définition commune des conditions de vie. S'il s'avère ainsi qu'une restriction des libertés individuelles passant par des mesures draconiennes imposées aux familles (du type de la politique chinoise de I'enfant unique, par
exemple) contribuera à préserver notre qualité de vie, il faut que chacun soit pleinement conscient de l'importance de ce que ces mesures suppriment, et non de ce qu'elles préservent.
L'on pourrait avancer en résumé qu'il ne s'agit pas uniquement de préserver nos conditions de vie mais aussi notre liberté, en particulier, pour reprendre les mots de Solow, la liberté "de
parvenir à un niveau de vie équivalent au nôtre et d'offrir la même chose aux générations suivantes'" ainsi que la liberté de rester maître de nos décisions fondamentales (concernant la taille de notre famille, par exemple), la liberté d'accorder de l'importance à d'autres éléments qu'à notre seule qualité de vie (telle la préservation des espèces) et la capacité à continuer à garantir certaines conditions (I'air pur notamment). L'idée d'une liberté durable peut accentuer la valeur de la notion de développement durable au sens de préservation de la qualité de vie. Elle reprend Ie concept de durabilité vivement défendu, à juste titre, par Brundtland et Solow, tout en considérant les êtres humains comme des "agents" qui accordent de l'importance aux libertés, plutôt que comme de simples "patients" intéressés seulement par leur qualité de vie.