Institut Veolia Environnement

Ville et mémoire historique

La ville est une création culturelle collective, diverse. Sans la ville comme forme d'ensemble d'une réalisation artificielle (par artificielle, j'entends ici le contraire de création naturelle), l'existence d'une civilisation n'est pas pensable. A cet égard, comme bien souvent, les langues grecque et latine par leurs étymologies (dans le cas présent le rapport polis / politismos [cité / civilisation]) manifestent de manière laconique l'essence des choses.

Mais qu'est d'autre la civilisation si ce n'est une mémoire historique continue qui lie de manière indissoluble une génération à l'autre, introduisant les notions de patrimoine culturel et de tradition? Je rappellerai à nouveau la leçon de la langue grecque qui veut que la vérité (Alèthéa) soit ce qui ne peut tomber dans l'oubli (a-privatif et lèthè [oubli]), c'est-à-dire ce qui ne peut s'oublier. Et véritablement, la tradition et le patrimoine culturel sont concentrés et matérialisés dans la ville et ses monuments. Comment ne pas souligner encore que le mot monument en grec (mnimio) est de même racine que mnèmèion - mémoire (mnèmè), cette Mnémosyne qui, selon le mythe ancien combat l'oubli.

Ville-Civilisation-Vérité-Monument, voilà les références qui me guideront dans cette brève intervention sur la ville et la mémoire historique. Mais il faut peut-être que je relève ici les mots qui manifestent la contribution personnelle des hommes de la ville à la civilisation. Je m'attarderai évidemment sur la notion de citoyen et sur le sens de la participation aux affaires communes qu'elle traduit mais je ferai également la distinction entre la ville et la notion de paysan (homme de la campagne, des champs) qui signifie précisément un individu non civilisé, sans culture, indépendamment de son lieu d'habitation. Rappelons que la langue française exprime cela avec les notions d'urbanité et de rusticité, tout comme d'autres notions proches linguistiquement, d'origine latine. Cette remarque montre les devoirs des membres de la communauté urbaine en faveur d'une collaboration et d'une coopération culturelle quotidienne, pourrait-on dire, c'est-à-dire pour la création d'une solidarité historique dans un espace commun d'action, la ville.

La question se pose surtout en Europe de l'Est comme en Europe de l'Ouest, de savoir ce qu'est l'identité nationale. De la même manière, se pose la question des symboles, des devises, des mouvements, disons des mythes, des mots, des cérémonies et des slogans qui font que chacun d'entre nous, où qu'il se trouve et à n'importe quel moment, tressaille. Je ne parle évidemment pas ici des drapeaux et des hymnes nationaux qui sont devenus, mondialement, des signes de ralliement pour les états nationaux, Je voudrai principalement souligner des espaces et des symboles plus humbles qui sont liés non seulement à la conscience nationale historique élargie mais aussi à l'histoire personnelle, individuelle liée à la douleur et au cheminement sentimental et intellectuel de chacun. Je parle du lieu des années d'accomplissement personnel, ce que nous appelons du mot grec patrie, au sens propre, foyer paternel qui est le pays natal de chacun, sa ville.

"Nous conservons la mémoire d'une ville comme le souvenir d'un amour" écrivait le poète français Larbaud, ajoutons que dans le cœur de chaque ville se trouvent semblables à un grand amour, le monument, le centre, la place qui marquent la mémoire commune et qui fixent les limites de la concentration, les espaces de réunion, de rassemblement et de participation des citoyens aux affaires publiques. Ou plus simplement, chaque ville, avec son caractère monumental perpétue les instants de référence du devenir historique: elle enseigne, à portée de main et de manière exemplaire, aux générations à venir, l'histoire que les jeunes ne doivent pas seulement rechercher dans les cénotaphes et les tombes illustres mais dans l'exploit toujours vivant que l'on appelle la ville. C'est-à-dire dans l'espace de vie et d'action de son propre groupe créatif, dans le temps, le passé, le présent, l'avenir.

Je dirais ici, de manière caractéristique, que les changements des noms des villes (mais aussi les changements des noms des rues et des places) nécessitent une intervention volontariste des gouvernants ou de toute autre autorité sur la mémoire historique des habitants de la ville et plus généralement de la communauté-nationale, Ils révèlent ainsi la relation, la parenté organique et vivante de la ville avec la mémoire historique ou avec l'amnésie et le silence, je dirais, volontaire. L'exemple des villes ex-soviétiques est à cet égard, le plus éloquent (St Petersbourg - Leningrad, Stalingrad-Volgograd).

Mais je ne vais pas m'étendre ici sur le problème des changements de noms ou de l'appropriation des noms qui finissent par emprisonner le message historique et culturel que le pouvoir souhaite transmettre aux générations à venir. Ce qui nous intéresse ici, c'est la relation incontestable entre la ville et l'ensemble des individus, mais aussi avec le vécu passionnel de chacun: à savoir la ville comme référence à l'histoire et évidemment comme expression de l'histoire de chaque époque dans le cadre de laquelle elle inscrit son caractère, ses limites, ses monuments et ses symboles mais aussi ses cérémonies et ses fêtes (festival et festivités, comme on les appelle aujourd'hui) et qui manifestent un rassemblement de tout le peuple. Parce qu'une cérémonie n'est autre que l'expression symbolique résumée d'une longue histoire qui est vécue comme une tradition globalement acceptée.

Il est logique que l'aspect extérieur de la ville exprime, sans le vouloir, non seulement les choix et les options de ses habitants mais le type de civilisation dans lequel s'inscrit ou s'inscrivait à l'origine la ville elle-même. Ainsi, la ville est mémoire historique non seulement de ses fondateurs, mais elle est aussi la cristallisation des orientations et des tendances d'une époque telles qu'elles sont déterminées par l'histoire qui va évidemment toujours de pair avec le facteur géographique. La ville est la concrétisation du zeitgeist, de l'esprit du temps.

Disons brièvement que les villes méditerranéennes de l'antiquité présentent d'autres caractéristiques que les villes du Moyen-Age ou de la Renaissance et, bien entendu, les villes de la Méditerranée, indépendamment des époques, ont en général un autre climat, une autre atmosphère (malgré la communauté des caractéristiques monumentales) avec les villes du Nord et de l'Atlantique (je n'entends pas ici seulement la différence entre les villes méditerranéennes portuaires et continentales).

Plus clairement, je mentionnerai les installations qui caractérisent la ville européenne méditerranéenne au cours des différentes époques: la coexistence, la juxtaposition des monuments de chaque époque manifeste évidemment la continuité ininterrompue de l'espace historique de la ville, mais pas nécessairement la même importance pour chacun de ses vécus historiques. La ville vit, atteint son apogée, puis décline, meurt ou renaît dans le devenir culturel. Mais son fondement matériel marque l'importance des temps et cela non seulement pour les archéologues et les historiens, mais pour chaque citoyen qui vit dans sa ville.

Ainsi, pour preuve de ce que je viens de dire, je voudrais rappeler certaines données particulières dont chacune d'entre elles rythme la typologie des villes des périodes les plus importantes de l'histoire européenne, mais pas avant d'avoir souligné une caractéristique fondamentale de la ville européenne, à savoir que la ville n'est pas un phénomène isolé (telles que les villes sacrées de l'antiquité, Delphes, Délos, Olympie et autres), mais s'inscrit dans un réseau routier qui est déterminé par un réseau de cités. Cet élément signifie l'ouverture de chaque ville à un espace beaucoup plus large que ses étroites limites. Chaque ville rayonne, dans le sens propre du terme. Son ouverture connaît les limites qu'autorisent l'activité et la vitalité des citoyens. Nous trouvons des villes avec un large rayonnement local, d'autres avec une activité régionale intense, d'autres avec une portée nationale (les villes-capitales) et d'autres enfin avec une dimension mondiale (Ville-monde comme le dit F.Braudel).

Le terme Ville-Monde qui peut caractériser les villes qui ont marqué culturellement, et par conséquent politiquement et économiquement, l'histoire de l'Europe et du monde entier, viennent aussitôt à l'esprit Athènes et Rome de l'Antiquité, Constantinople au Moyen- Age, sans oublier Venise et à l'époque actuelle Paris et, en dehors de l'Europe, New-York. Mais revenons à l'étude historique de la typologie : je suis amenée à proposer des modèles qui s'éloignent ou plutôt complètent le couple proposé par Sir John Myres, à savoir les "bazaar cities" (Athènes, Corinthe, Venise) et les "sanctuary cities" (Jérusalem et Compostelle). Aujourd'hui, on devrait ajouter à cette liste les "villes-dortoirs", les villes universitaires, les technopoles, les villes festivals et autres. Il est manifeste que la mémoire historique ne s'exprime pas de manière identique à travers ces villes, absolument spécialisées dans leur fonction, mais à travers les villes au fonctionnement complexe et avec des espaces destinés à une expression de vie autonome et entière, dans le cadre d'une région particulière. Je tenterai de suivre dans l'espace méditerranéen l'évolution des villes, je dirais, parfaites: les monuments caractéristiques de chaque époque (qui peuvent évidemment coexister au cours du temps) manifestent chaque fois, chacun d'eux, l'espace de rassemblement; ils sont l'expression du souci historique collectif, mais aussi le point de repère de la mémoire pour les générations à venir. Je rappellerais encore ici la leçon que nous donne la langue grecque: Agora (l'agora antique qui caractérise la ville dans l'antiquité) et Ekklésia (l'église qui caractérise la ville chrétienne médiévale) sont des termes qui tous deux signifient: concentration, rassemblement du public, qui est le présupposé indispensable pour la création de la mémoire historique. L'agora antique ainsi que par la suite le forum romain sont, avec leurs édifices monumentaux et administratifs, l'espace d'expression de la ville antique, de cette forme démocratique de l'Etat qui présuppose la présence et la participation des citoyens aux affaires publiques. Il est logique que tous les termes relatifs à la politique (politiké) et à l'état (politeia) proviennent du nom originel ancestral de la ville-civitas qui nous a légué tout l'appareil institutionnel du gouvernement.

Le passage du monde gréco-romain au christianisme signifie la transformation des formes d'expression dans le cadre de la ville. L'agora démocratique décline, la chose commune s'exprime maintenant autour de nouvelles formes de salut, les évêchés. La ville officielle est celle qui est évêché (depuis le 5ème siècle, c'est la règle). Le monument, par excellence, est la cathédrale, l'église épiscopale, la nouvelle synagogue. La transformation de la société médiévale en société mercantile va introduire au centre de la ville, comme complément de l'église-cathédrale, le marché couvert du Moyen-Age, devenant alors agora commerçante qui coexistait évidemment avec la cathédrale mais dont l'activité maintenant démesurée, manifeste l'introduction d'un nouveau facteur déterminant dans la ville: j'entends par-là les échanges commerciaux économiques qui sont maintenant la condition d'une vie urbaine prospère. Les républiques maritimes italiennes, principalement Venise, comme aussi les villes hanséatiques constituent l'exemple le plus éloquent de ce passage.

Avec le temps, de la Renaissance au siècle des Lumières aux caractères de la ville qui coexistent désormais harmonieusement, s'ajoutent les institutions intellectuelles: les universités et progressivement les bibliothèques et les musées. Bibliothèques et musées, mots et fondations grecs qui traduisent précisément le soin des autorités (de la ville ou de l'Etat) pour sauvegarder la leçon du passé, c'est-à-dire la préservation de la mémoire historique qui a maintenant ses racines dans la ville, tout d'abord comme connaissance du passé (avec le musée et la bibliothèque) mais aussi comme préparation en vue de la création d'un patrimoine intellectuel futur; avec l'université, c'est-à-dire avec l'œuvre scientifique et de recherche. Disons qu'à ces réalisations la société industrielle des dernières années ajoutera de nouveaux espaces de réunion et d'action. Ils sont en rapport avec la production des objets d'usage quotidien en séries multiples.

L'usine et son monde complètent le caractère monumental de la ville moderne. Je mentionne, à titre indicatif, ces édifices comme les plus significatifs quant aux transformations historiques qu'a connues la ville dans son fonctionnement, sans ignorer le caractère schématique de ce que j'avance.

Sans aucun doute, le lecteur attentif aura remarqué que je n'ai rien mentionné à propos du caractère de divertissement de la ville (théâtres, stades, hippodromes et autres) pas même à propos des monuments qui perpétuent les périodes de grandeur (principalement les exploits militaires à travers les arcs de triomphe et autres), dans la mesure où ces édifices naissent presque en même temps que la ville de l'espace méditerranéen et, à travers les formes différentes que leur donne à chaque fois l'esthétique dominante, vivent en continu dans notre histoire culturelle et civilisatrice à travers les siècles.

Je voudrais dire en terminant que l'époque contemporaine a ajouté aux caractères existants des villes, la dimension du voyage et du tourisme avec les structures hôtelières : ainsi est encore une fois prouvé ce que j'ai souligné en commençant, à savoir que la communication entre les cultures et les villes, l'ouverture des horizons vers l'extérieur est une des caractéristiques fondamental es de la ville; c'est précisément cela qui fait que la ville est un foyer de renouvellement et de nouveauté, je dirais de modernisme: on sait en effet que tout progrès de renouvellement présuppose une relation entre des hommes qui viennent d'horizons différents mais qui ont la volonté de s'enrichir d'une influence et d'un enseignement mutuels. Cela est évidemment plus aisément obtenu lorsque les conditions de connaissance mutuelle sont réalisables. Je crains toutefois que les mégalopoles contemporaines qui ont dépassé les limites de la participation possible par l'individu aux choses communes, créent des tendances au repliement et à l'isolement qui freinent la coopération et évidemment le travail commun à des oeuvres qui fondent une conscience et une mémoire historique communes. Espérons que la future ville restera comme un exemple de symétrie et d'harmonie, tant au niveau du nombre de ses habitants que de l'espace et de son évolution. On le sait, plus du tiers de l'humanité sera concentré dans les villes : faisons de sorte que ces villes soient humaines, foyers et refuges à la fois.

Hélène Ahrweiler
12 janvier 2005